« La guerre n’apportera que la destruction économique »: ces Iraniens en pleine « dépression » avec le conflit au Moyen-Orient

Dans le sud-est de l’Iran, les habitants de la province appauvrie du Sistan-e-Baloutchistan souffrent des frappes américaines visant des infrastructures vitales, mais aussi de l’hyperinflation qui ronge leur quotidien. « Les gens sont au bord de l’effondrement », a confié à TV5MONDE un habitant.

Par Séraphine Charpentier – SOURCE TV5.ORG

« J’ai le cœur brisé et empli de douleur, mais je garde l’espoir que viendra le jour de la liberté et de la libération de l’oppression. » Sohrab a répondu aux questions de TV5MONDE sous un nom d’emprunt. Cet Iranien de 32 ans est baloutche, membre d’un peuple aujourd’hui réparti entre l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan. Sohrab vit dans la ville de Zahedan, dans le centre de la province iranienne du Sistan-e-Baloutchistan. La région, située au sud-est du territoire, est l’une des plus grandes, arides et isolées d’Iran.

Aujourd’hui, la province est généralement considérée comme l’une des deux plus pauvres du pays, avec les deux tiers de sa population vivant en situation de pauvreté, selon les chiffres de la Banque mondiale. La guerre, déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février, est venue déstabiliser encore un peu plus l’équilibre précaire des habitants, notamment ceux de cette province déjà particulièrement fragile. 

Des habitants privés d’eau « pendant des semaines »

« Nous sommes confrontés à une grave pénurie d’eau », témoigne Sohrab. Il affirme subir au moins six heures de coupure d’eau toutes les 24 heures. Les quartiers défavorisés du nord de la ville se retrouvent, eux, « parfois privés d’eau pendant des jours, voire des semaines », précise le Baloutche. 

Le constat est partagé par Mazaar (nom d’emprunt), un activiste de 20 ans vivant à Sarbaz, à 400 kilomètres au sud de Zahedan. Le jeune homme a, lui aussi, répondu aux questions de TV5MONDE. Il témoigne de coupures d’eau, accompagnées de coupures de courant: la conséquence directe des bombardements américains, qui ont endommagé des infrastructures vitales déjà fragiles. 

« L’eau est un problème permanent dans cette région-là, il n’y a pas les infrastructures nécessaires », explique à TV5MONDE Pierre Hossein Lotfalizadeh, président de l’association SOS BAM. « Avec la guerre, c’est encore plus difficile parce qu’il faut souvent transporter l’eau en petite quantité, à vélo, à moto, etc. Mais le fait qu’il y ait des routes bombardées coupe ce moyen d’approvisionnement », estime le franco-iranien, qui vit en France et occupe un emploi dans la formation, en parallèle de la gestion de son association. 

« En Iran, les gens sont très dépendants des réseaux sociaux »

Créée après le séisme dévastateur à Bam, le 26 décembre 2003, SOS BAM aide une centaine de femmes baloutches à s’équiper en outils et en matériaux pour pratiquer leur artisanat, qui consiste notamment à broder du suzani, un tissu traditionnel d’Asie centrale. Depuis février et le début du conflit, l’achat et l’importation des produits confectionnés par les femmes du réseau SOS BAM se sont cependant arrêtés. Les banques iraniennes restent notamment coupées du système financier international. Envoyer ou recevoir de l’argent à l’étranger est devenu très compliqué. 

« Actuellement, la communication est très difficile, voire impossible », témoigne le président de l’association, qui est principalement en lien avec cinq femmes baloutches gérantes du réseau. Internet a été régulièrement coupé depuis le début de la guerre. Une situation qui, selon lui, a un impact direct sur le revenu des femmes avec qui Pierre Hossein Lotfalizadeh travaille.

« En Iran, les gens sont très dépendants des réseaux sociaux. Ils les utilisent pour communiquer, bien sûr, mais aussi pour trouver un marché local pour vendre leur artisanat, à travers Instagram par exemple. Quand il n’y a pas d’internet, cela leur pose un vrai problème », affirme le Franco-Iranien.

« Les trous de mémoire font partie de notre quotidien »

Les États-Unis ont bombardé divers sites du Sistan-e-Baloutchistan en juillet. Parmi eux, le port et la ville de Chabahar, à trois reprises, selon le programme de recherche américain Critical Threats. La ville, qui donne sur le golfe d’Oman, abrite notamment une base navale du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), ainsi qu’une imposante tour de surveillance portuaire. Celle-ci a été visée par une frappe américaine le 16 juillet. 

Dans un communiqué, l’armée américaine a affirmé que cette tour faisait partie « d’un réseau de surveillance maritime » des CGRI, leur permettant de suivre et de cibler les navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz. Konarak, ville côtière à l’ouest de Chabahar, a également été frappée, tout comme Saravan dans l’est de la province, et Iranshahr, au centre-sud, toujours selon Critical Threats. 

Dans cette vidéo, authentifiée par l’agence de presse britannique Reuters, un épais nuage de fumée flotte au-dessus du port de Chabahar, le 15 juillet 2026:

Zahedan a été épargnée par les frappes ces derniers mois selon Sohrab, mis à part un bombardement ayant visé « une zone derrière l’aéroport de la ville ». « Un immense nuage de fumée s’est élevé dans le ciel », a témoigné Sohrab. Interrogé sur la date à laquelle l’explosion a eu lieu, il répond ne pas s’en souvenir exactement: « Ces temps-ci, les trous de mémoire font partie de notre quotidien ». 

« Pendant la guerre, les autorités ont transformé de nombreuses villes du Baloutchistan, en particulier dans les zones côtières, en bases militaires et en dépôts de munitions. Ces régions sont depuis longtemps administrées dans le cadre d’un dispositif de sécurité fortement militarisé », affirme auprès de TV5MONDE Fariba Borhanzehi, depuis Stockholm.

Cette femme baloutche se revendique militante politique et des droits de l’homme et affirme entretenir un contact quotidien avec les habitants du Sistan-e-Baloutchistan, dans le but de pouvoir témoigner de leur vie et des injustices auxquelles ils font face. Fariba Borhanzehi est suivie sur son compte Instagram par plus de 30.000 abonnés. 

Le ciblage d’une minorité baloutche réprimée

« Bien que la guerre ait pu affaiblir quelque peu les autorités, le gouvernement iranien a réagi en intensifiant les exécutions et en multipliant les arrestations », affirme la militante Fariba Borhanzehi. La population baloutche représente dans le Sistan-e-Baloutchistan la majorité des habitants avec les Sistanis. Les Baloutches sont en grande partie sunnites. Ceux qui s’opposent au pouvoir chiite sont ainsi victimes de détentions arbitraires, de disparition forcées, de tortures, d’exécutions arbitraires, rappelle l’organisme de l’ONU. 

Voisine de l’Afghanistan, la province du Sistan-e-Baloutchistan est traversée par la route de l’opium afghan. Elle enregistre ainsi « un taux élevé d’exécutions pour infractions liées à la drogue ou pour des crimes considérés comme constituant une ‘hostilité envers Dieu’, en l’absence de procès équitables », estimait dès 2013 le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), dans un rapport. 

Certains membres isolés de la communauté sont aussi autonomistes, ce qui intensifie la volonté de contrôle et la répression du pouvoir sur les Baloutches. Depuis le début de l’année, l’ONU a enregistré les exécutions d’au moins 24 Baloutches. « Beaucoup d’autres courent un risque imminent d’exécution », a alerté ce dimanche 9 août l’OHCHR. 

« Je ne vais pas bien, je perds toute motivation »

« Depuis le début de la guerre, le manque de sécurité physique, ainsi que les pressions économiques croissantes, me plongent dans un état de stress, je subis une pression psychologique », a déploré Mazaar. « La guerre en cours n’apportera rien d’autre que la destruction économique et la perte de nos infrastructures déjà limitées », estime l’activiste. Le jeune homme mentionne également les pénuries de médicaments et leur prix très élevé comme conséquence directe du conflit. 

Le moral de Sohrab, lui aussi, est au plus bas. « Je perds toute motivation et je sombre davantage dans la dépression. Je ne suis pas le seul. Les gens sont au bord de l’effondrement », confie-t-il. Pour Sohrab, les frappes américaines ont toutefois suscité un espoir chez certains. « La guerre n’est approuvée par aucune loi, religion ou idéologie mais la liberté peut parfois dépendre de la guerre », affirme le Baloutche.

Sohrab gagne 20 millions de tomans (monnaie iranienne officieuse) par mois, l’équivalent de 100 euros. Le salaire mensuel moyen en Iran avoisine les 210 euros, alors que l’inflation a atteint les 87,9% en juillet. Malgré son travail et son salaire, Sohrab affirme devoir lutter pour survivre. « Lorsque l’économie d’un pays n’est pas saine, rien ne peut véritablement aller », déclare-t-il. 

Avant que la guerre ne débute, des manifestations contre la vie chère, puis contre la corruption, avaient secoué le pays à la fin du mois de décembre et au début du mois de janvier. Elles ont été matées dans le sang par le régime. Les chiffres de cette répression oscillent entre 3117 morts selon le régime des mollahs, à entre 4.000 et 33.000 tués, selon diverses ONG. Le président américain Donald Trump et le fils du chah d’Iran Reza Pahlavi parlent tous deux de 50.000 morts. En réalité, tous ces chiffres restent encore à démontrer. Ils laissent toutefois deviner l’ampleur du massacre. 

Près de sept mois plus tard, la situation économique est bien pire qu’au moment des manifestations, où l’inflation avoisinait 50% sur l’année, selon les chiffres du Fonds monétaire international (FMI). Depuis, avec ses près de 88% d’inflation, le pays est passé dans une situation d’hyperinflation, estime auprès de TV5MONDE Thierry Coville, économiste à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Le chiffre dépasse même les 100% lorsque l’on s’intéresse à des produits alimentaires en particulier, quand certains n’ont pas tout simplement disparu des étals, comme nous l’a affirmé la militante Fariba Borhanzeh.

Les effets du blocus américain sur les ports iraniens 

Les sanctions internationales à l’encontre du régime affectent en premier lieu la population. Les banques étant coupées du système financier international, le rial, la monnaie nationale, a été dévalué. Les entreprises paient aussi plus cher leurs importations, participant à l’augmentation des prix dans le pays. 

« La grande interrogation, ce sont les sanctions. Un scénario possible, c’est qu’il y ait un accord global avec les États-Unis et que les sanctions soient levées, ou une partie », observe Thierry Coville. L’économiste souligne également l’effet du blocus des ports iraniens, maintenu par l’armée américaine dans le détroit d’Ormuz et le golfe Persique depuis le 13 avril. 

« Si le blocage des ports iraniens est supprimé, l’Iran pourrait exporter beaucoup plus de son pétrole ». Les exportations iraniennes de pétrole représentent en moyenne 40% des recettes d’exportations de biens totales du pays. Les Iraniens, eux, osent encore croire à une vie meilleure et à une amélioration de leurs conditions de vie.

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