Les signaux GPS européens brouillés par un signal puissant: une constellation militaire de satellites russes pointée du doigt

Des chercheurs américains et espagnols ont établi ce jeudi 5 juin que des satellites militaires russes sont à l’origine de plusieurs perturbations du GPS enregistrées en Europe depuis 2019. Ces brouillages, qui s’étendent de l’Islande à l’Italie, touchent les systèmes de navigation américain, chinois et européen, mais épargnent le système russe GLONASS

Des satellites russes perturbent les signaux GPS à travers l’Europe depuis des années, selon de nouvelles recherches publiées ce jeudi 5 juin et rapportées par le journal américain The New York Times. Depuis 2019, deux équipes américaine et espagnole ont recensé 75 incidents de perturbation GPS en Europe. Dans au moins trois d’entre eux, le signal perturbateur provenait directement de satellites russes. 

L’Union européenne a conduit sa propre enquête sur ces incidents, dont les résultats sont classifiés. Ces satellites appartiennent à une constellation militaire russe désignée sous le sigle EKS, conçue pour détecter les tirs de missiles balistiques et les explosions nucléaires dans le monde, selon Bart Hendrickx, historien du programme spatial russe cité par le New York Times

Une signature spatiale inédite

Le premier brouillage attribué à ce réseau remonte à octobre 2019, un mois après le lancement du premier satellite EKS actif. Le plus récent a été détecté à la mi-février 2026. Les perturbations touchent les systèmes GPS américain, chinois et européen, mais épargnent le GLONASS, le système de navigation par satellite russe.

La portée d’un tel brouillage est d’une toute autre nature que les systèmes terrestres connus. Depuis le sol, un avion ou un navire, la zone perturbée reste limitée à la ligne de vue. Un satellite, lui, agit à l’échelle d’un continent entier. « Si quelqu’un le voulait, il pourrait brouiller sélectivement un continent entier, chaque jour », a averti Ramsey Faragher, directeur du Royal Institute of Navigation à Londres, au New York Times.

La question de l’intentionnalité reste entière. Les satellites EKS émettent sur des fréquences voisines du GPS, suffisamment puissantes pour déborder et brouiller les appareils civils. Les chercheurs ignorent si c’est voulu. Richard Bowden relève, pour sa part, que le signal est clairement structuré et bien conçu, rien à voir avec les brouillages classiques, qui ressemblent à du bruit aléatoire.

Pavel Podvig, directeur du Russian Nuclear Forces Project, organisme qui suit les capacités stratégiques russes, juge peu vraisemblable que Moscou utilise ces satellites à des fins de brouillage. Leur mission première – l’alerte nucléaire – est trop critique pour y greffer une fonction secondaire. « Personne ne risquerait de compromettre la mission des satellites d’alerte précoce en leur ajoutant une mission secondaire », a-t-il affirmé au New York Times.

De hauts responsables de l’US Air Force ont été informés de ces perturbations, selon une source citée par le New York Times, sous couvert d’anonymat. Cette source a confirmé l’origine russe du signal, sans préciser le nombre d’incidents ni l’intention de Moscou. Un porte-parole de l’ambassade russe à Washington s’est refusé à tout commentaire.

Kaliningrad, épicentre du brouillage

Parallèlement à cette menace venue de l’orbite, la Russie mène depuis des années un brouillage terrestre plus classique: des antennes au sol émettent un signal parasite sur la fréquence du GPS, depuis un point fixe et identifié. La portée est plus limitée, seulement quelques centaines de kilomètres.

Au cœur du dispositif: Kaliningrad, l’enclave russe coincée entre la Lituanie et la Pologne sur la mer Baltique. Moscou y a considérablement étendu ses capacités de leurrage GPS, rapporte l’agence de presse britannique Reuters. 

Le nombre d’antennes de brouillage serait passé de trois en début 2025 à 36 aujourd’hui, portant leur rayon d’action à 450 kilomètres, couvrant l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, une grande partie de la Pologne, et des portions de la Finlande, de la Suède et de la Biélorussie.

« L’interférence occasionnelle a débuté avec le sommet de l’OTAN à Vilnius en 2023. Aujourd’hui, ils ont construit l’infrastructure et l’interférence est devenue systémique, permanente, une provocation russe sans fin contre la sécurité européenne », a dénoncé Darius Kuliesius, directeur adjoint du régulateur des communications lituanien, auprès de Reuters.

Ses effets atteignent la vie quotidienne. À Klaipeda, ville lituanienne à 50 kilomètres de la frontière avec l’enclave, les horaires de bus en ligne cessent de fonctionner lors des pics d’interférence, les véhicules étant géolocalisés par GPS, rapporte Reuters. Les réseaux de téléphonie mobile lituaniens proches de Kaliningrad sont aussi dégradés.

En Suède, l’Agence des transports a recensé au moins 733 incidents de brouillage GPS en 2025, contre seulement 55 pour l’ensemble de l’année 2023, selon la chaîne britannique BBC. Andreas Holmgren, responsable de l’aviation au sein de l’agence, a qualifié la situation de « grave » et de « risque pour la sécurité de l’aviation civile »

Six pays – Suède, Estonie, Finlande, Lettonie, Lituanie et Pologne – ont saisi le Conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) en juin 2025, pour exiger que la Russie « remplisse ses obligations internationales ». Les perturbations ont augmenté depuis.

L’aviation en première ligne

John Healey, ministre britannique de la Défense, a accusé lundi 25 mai la Russie de brouiller le GPS de son avion de la Royal Air Force. Le ministre rentrait d’Estonie, où il avait rencontré des soldats britanniques déployés dans le pays. Le ministère de la Défense, confirmant les informations du quotidien britannique The Times, a dénoncé une « ingérence russe imprudente »

Pendant les trois heures de vol à bord du Falcon 900LX, téléphones et ordinateurs ne pouvaient plus se connecter à Internet – les pilotes ont dû recourir à des méthodes alternatives de navigation.

Cet épisode s’inscrit dans une série d’événements similaires. En mars 2024, un avion de la Royal Air Force transportant Grant Shapps, alors ministre de la Défense, avait subi un brouillage GPS lors d’un vol retour depuis la Pologne, à proximité de Kaliningrad, rapporte la BBC. 

En 2025, l’avion de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen avait été perturbé en route vers la Bulgarie, les pilotes avaient dû atterrir à l’aide de cartes papier, selon la BBC. Un jet militaire espagnol transportant la ministre de la Défense Margarita Robles avait aussi subi une perturbation GPS près de l’enclave la même année, rapporte Reuters.

Des alternatives techniques existent, avec des limites. Les avions de ligne sont équipés de centrales inertielles, qui calculent la position à partir des mouvements effectués depuis le décollage. Leur précision se dégrade avec le temps. 

« Une centrale à inertie est moins confortable qu’un GPS, elle a tendance à dériver un peu et a besoin d’être recalée régulièrement », précise Jean-Christophe Noël, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales et ancien pilote de chasse, cité par le journal français Le Monde.

Moscou teste ses « capacités d’immobilisation de l’Europe en cas de crise »

Pour les experts, ce brouillage s’inscrit dans une stratégie délibérée. « La source des interférences, c’est la Russie. Nous en avons la preuve, et la Russie viole tous les accords internationaux », a martelé Margus Tsahkna, ministre des Affaires étrangères d’Estonie, auprès de la BBC. 

Son ministère a identifié des sources d’interférence à proximité de Saint-Pétersbourg, de Kaliningrad et de Pskov. Keir Giles, directeur du Conflict Studies Research Centre, estime que Moscou teste ses « capacités d’immobilisation de l’Europe en cas de crise », tout en cherchant à se protéger contre les frappes de drones ukrainiennes, selon la BBC.

« Pour les Russes, c’est une manière de faire déborder le conflit tout en restant sous le seuil de la confrontation directe, comme ils le font avec les cyberattaques ou les campagnes de désinformation », analyse un officier français cité par Le Monde

Le brouillage a connu trois paliers d’intensification: les premiers signes en 2017, puis le début de l’invasion de l’Ukraine en 2022, enfin début 2024, après les frappes de drones ukrainiens en profondeur sur le territoire russe.

Dana Goward, à la tête de la Resilient Navigation and Timing Foundation, rappelle au New York Times à quel point le GPS est devenu fondamental et pourtant invisible. Le système synchronise les réseaux électriques et les antennes téléphoniques, et génère des alertes critiques pour les avions. 

« Le GPS, c’est comme l’électricité. On branche une prise et on s’attend à ce que le courant soit là », résume le général William Shelton, ancien commandant de l’US Air Force Space Command.

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