LANCEMENT DE L’ECO EN 2027- FINANCIAL AFRIK POSE LE DEBAT
Entre chimère monétaire et réalité géopolitique – Alors que les chefs d’État de la CEDEAO ont réaffirmé leur volonté de lancer la monnaie unique Eco dès 2027, un débat organisé par Financial Afrik (FA) a mis en lumière les fractures profondes qui menacent ce projet vieux de plus de 40 ans. Entre scepticisme politique, blocages économiques et rivalités d’influence, l’échéance paraît plus incertaine que jamais.
Le 19 juillet dernier, en Sierra Leone, les dirigeants ouest-africains ont une fois de plus posé leur calendrier : l’Eco, monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), verra le jour en 2027. Un lancement « progressif », précisent-ils, réservé dans un premier temps aux pays respectant les critères de convergence. Mais à quelques mois de cette échéance auto-proclamée, les doutes sont plus forts que les certitudes.
Qu’est-ce que l’Eco ? Projet d’intégration ou une fin en soi ?
Pour le professeur Demba Moussa Dembele, économiste et directeur du Forum africain des alternatives, l’Eco n’est pas qu’une monnaie : c’est l’instrument qui doit débloquer une intégration régionale « dans l’impasse depuis plus de 50 ans ». Actuellement, huit pays utilisent le franc CFA, tandis que les autres membres de la CEDEAO conservent leurs monnaies nationales. « Le projet Eco, c’est décider de surmonter la fragmentation des monnaies », résume-t-il.
Mais cette unification monétaire implique-t-elle la fin du franc CFA ? La réponse est sans ambiguïté pour le chercheur : « L’objectif, c’est de mettre fin à cette monnaie que nous appelons l’héritage colonial. » Certes, une période transitoire est envisageable (le temps d’imprimer les nouveaux billets), mais au final, « L’Eco doit remplacer les différentes monnaies ».
Le Nigeria, géant endormi de la zone
Si le professeur Dembele pointe du doigt un « leadership africain » défaillant et des « amis de la France » qui freineraient le processus, Adama Wade, directeur de publication de Financial Afrik, voit l’obstacle ailleurs. Pour lui, le vrai blocage porte un nom : le Nigeria.
« C’est le géant endormi de la CEDEAO, qui représente entre 65 et 70 % du PIB et de la population », rappelle-t-il. Le pays géant du Golfe de Guinée peine à maîtriser une inflation chronique oscillant entre 20 et 30 %, tandis que son naira (monnaie actuelle du Nigéria) bat des records d’instabilité. « La discipline économique et macroéconomique de la Côte d’Ivoire n’est pas comparable avec celle du Nigeria », souligne Adama Wade, qui oppose la rigueur des pays de l’UEMOA à l’impréparation de la première économie de la zone.
La France dans le viseur
C’est sur le terrain géopolitique que le débat s’est le plus enflammé. Le professeur Dembele n’y va pas par quatre chemins : pour lui, la France constitue un obstacle majeur à la disparition du franc CFA. Il évoque l’accord de coopération monétaire signé entre Emmanuel Macron et Alassane Ouattara en décembre 2019, qualifié de manœuvre visant à « isoler le Nigeria ». « La France n’a pas intérêt à ce que le franc CFA disparaisse », martèle-t-il, accusant certains dirigeants ouest-africains de « jouer les cartes de la France ».
Adama Wade tempère cette vision et rappelle que le Nigeria est le premier partenaire commercial de la France en Afrique subsaharienne, avec des échanges avoisinant les 5 milliards d’euros. « L’obstacle, ce n’est pas la France », rétorque-t-il, mettant en avant les opportunités économiques qui transcendent les logiques politiques.
Une chimère sans soubassement ?
Rivola Lara Simondresi, fondateur de la RDI, porte le scepticisme à son paroxysme. Pour cet entrepreneur, l’Eco relève de la « chimère » tant que l’Afrique de l’Ouest n’aura pas défini « sur quel soubassement » elle construit son union. « C’est comme construire un immeuble de cinq étages sans fondations », lance-t-il.
Il remet en cause la pertinence même des critères de convergence (dette inférieure à 70 %, déficit à 3 %), les jugeant « calqués » sans étude sérieuse préalable. Mais surtout, il plaide pour une intégration « endogène », portée par les entrepreneurs africains et non par les multinationales. « Je veux voir le volume d’échanges entre la PME sénégalaise et la PME ivoirienne, pas entre les filiales de multinationales », exige-t-il, dénonçant une intégration « faussée » par les intérêts extérieurs.
2027 : un calendrier sans fondement ?
Face à ces divergences, le communiqué du sommet de juillet apparaît bien maigre aux yeux du professeur Dembele. « Il y a trop d’ambiguïté, des silences sévères », dénonce-t-il. Ni la banque centrale qui portera la monnaie, ni le siège des institutions, ni les mécanismes opérationnels ne sont précisés. La fameuse « task-force » chargée de piloter le projet « n’a rien fait » depuis des années.
« Je suis sceptique », conclut le chercheur, pour qui ce nouveau rendez-vous de 2027 risque de n’être qu’un communiqué de plus dans une longue série de reports.
Au terme du débat organisé par Financial Afrik, il apparaît que si l’Eco demeure un objectif affiché par la CEDEAO, les conditions de sa réalisation restent plus que floues. Entre un géant nigérian pas prêt, des critères de convergence contestés, des influences extérieures dénoncées et une volonté politique incertaine, la monnaie unique risque bien de connaître un nouvel épisode de reports. À moins, comme le soulignent les intervenants, que les dirigeants ouest-africains ne passent des discours à l’action, et que l’intégration ne devienne réellement une affaire africaine.
Malick NDAW
Source : https://www.lejecos.com
La rédaction

