WILLIAM MANEL – DGAT
LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’ADMINISTRATION TERRITORIALE – « Nous devons renforcer la proximité avec nos concitoyens » – Le 12 février dernier, lors de sa rencontre avec les gouverneurs, le chef de l’État, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a validé le Plan stratégique de développement (Psd 2025-2029) proposé par la Direction générale de l’administration territoriale. Ledit plan, conçu de manière inclusive (avec l’association de la société civile et des citoyens), entend apporter un souffle nouveau dans la manière de gérer des gouverneurs, préfets et sous-préfets qui sont les délégués du président de la République et les représentants du gouvernement dans les différentes circonscriptions administratives. Dans cet entretien avec « Le Soleil », le directeur général de l’Administration territoriale, William Manel, revient sur les différentes phases de l’élaboration du Psd ainsi que sur les objectifs visés, à savoir la dématérialisation et la digitalisation des procédures, la communication et la présence sur les réseaux, la modernisation des infrastructures, l’amélioration de l’accueil et de l’accès aux services publics. C’est donc une ère nouvelle qui s’ouvre pour l’administration territoriale sénégalaise dans les cinq prochaines années.
Le 12 février, lors d’une rencontre entre le président de la République et les gouverneurs, le chef de l’État avait renouvelé sa confiance à l’administration territoriale tout en insistant sur l’efficacité de l’action publique. Comment avez-vous accueilli cela ?
Effectivement, le 12 février dernier, nous avons été reçus par le chef de l’État parce que les gouverneurs et les préfets sont les délégués du président de la République et les représentants du gouvernement dans les territoires. Nous avons accueilli le message du Président avec un profond sens de responsabilité. En renouvelant sa confiance à l’administration territoriale, il a rappelé une réalité fondamentale : l’administration territoriale est le pivot de l’action de l’État dans les régions, le point d’articulation entre les politiques nationales et les dynamiques territoriales.
Sans une administration territoriale forte, performante et réactive, aucune réforme ne peut produire d’effets durables dans les territoires. L’exigence d’efficacité exprimée par le chef de l’État vient ainsi conforter notre engagement à renforcer le pilotage, la coordination et la performance de nos services à travers l’élaboration de notre Plan stratégique de développement, qui couvre les années 2025-2029.
Cette réunion a aussi été l’occasion de valider le Plan stratégique de développement de l’administration territoriale 2025-2029. Celui-ci va devenir un cadre de référence dans les régions. Qu’est-ce que cela signifie, selon vous ?
La validation du Plan stratégique signifie que l’administration territoriale dispose désormais d’un cap clair, partagé et assumé au plus haut niveau de l’État. Ce n’est plus un document interne, c’est une feuille de route nationale pour l’action territoriale pleinement alignée sur l’Agenda national de transformation et les orientations de la « Vision Sénégal 2050 ».
Dans les territoires, cela implique une modernisation des pratiques administratives, un renforcement de la performance des chefs de circonscription et une amélioration concrète de l’accessibilité des services. Ce plan résulte d’un très long processus à la fois interne et externe. On s’est évalués nous-mêmes d’abord, mais également par les usagers, à savoir la population et la société civile.
Chacun a émis un avis. C’est l’ensemble de ces opinions que nous avons collectées qui nous a servi de feuille de route pour les cinq prochaines années par rapport à notre ambition de faire de l’administration territoriale une administration moderne, proche des populations, mais aussi à l’écoute des préoccupations du moment.Les gouverneurs, préfets et sous-préfets sont appelés à mieux coordonner les services déconcentrés et à garantir une administration plus proche des citoyens.
Pourquoi avez-vous ressenti la nécessité d’impliquer la société civile et les populations dans l’élaboration du Plan stratégique ?
Le gouverneur, en tant que délégué du président de la République dans la région, le préfet, dans le département, le sous-préfet, dans l’arrondissement, sont l’émanation des populations, mais aussi les représentants de l’État auprès des collectivités territoriales. Sur ce, nous sommes et devons être au service des populations.
Il nous faut être à leur écoute, mais aussi savoir prendre en compte leurs préoccupations et leurs attentes. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes soumis à cet exercice d’appréciation, d’évaluation et de critique.
C’est grâce à la contribution de la société civile et de l’ensemble des acteurs territoriaux que nous avons élaboré ce Psd. Dans le même sillage, nous sommes entrés en session de formation avec les gouverneurs, les préfets, les sous-préfets et d’autres acteurs pour élaborer ce plan qui est l’émanation des réalités territoriales.
C’est ce plan qui nous permettra de répondre à plusieurs critiques qui ont été formulées, notamment par rapport à la proximité, à l’implication des populations, à l’accueil des usagers, à l’accompagnement, à l’orientation et à la modernisation de nos structures (gouvernances, préfectures et sous-préfectures).
Aussi, ce plan nous permettra de renforcer les capacités de nos agents dans le sillage de l’Agenda national de transformation, qui impose une administration moderne, performante et de proximité.
Une administration territoriale moderne, efficace, performante, accessible et de proximité : telle est la vision du Psd. Pensez-vous que ce sera facile à atteindre ?
Non, ce n’est pas un objectif facile, mais nous devons l’atteindre. Moderniser une administration ancrée dans l’histoire et présente sur l’ensemble du territoire exige du temps, mais également et surtout de la méthode et des moyens. Il n’en demeure pas moins que c’est un objectif réalisable.
Nous disposons d’un maillage territorial solide, d’une expertise avérée et d’un cadre stratégique désormais clair. Le défi n’est pas de repartir à zéro, mais de faire évoluer nos pratiques, de renforcer nos capacités et d’ancrer davantage la culture de la performance, de l’accessibilité et de la proximité dans nos pratiques quotidiennes.
Justement, le Plan stratégique 2025-2029 jette les bases de cette modernisation en fixant un cap clair et en instaurant une logique de programmation, de résultats et de redevabilité. C’est ce que les populations attendent de nous : que nous puissions leur dire où nous voulons aller, avec qui nous allons le faire, comment y parvenir et aussi leur présenter les résultats.
C’est sur ce socle que la modernisation de l’administration territoriale se construira progressivement.
Pour les citoyens, les gouverneurs et les préfets ne sont toujours pas accessibles. Comment pallier cela ?
Effectivement, c’est l’une des critiques les plus récurrentes, au même titre que celle liée à l’accueil. Je crois qu’il faut d’abord nuancer cette perception. Le gouverneur, le préfet et le sous-préfet exercent des fonctions d’autorité qui impliquent des responsabilités multiples et une charge institutionnelle très forte.
Cela peut parfois donner le sentiment d’une distance avec les usagers. Cela dit, nous devons constamment améliorer l’accessibilité de l’administration territoriale. C’est pourquoi le Plan stratégique intègre clairement cette exigence.
Il prévoit une meilleure organisation de l’accueil, une communication plus proactive et une modernisation des procédures afin de réduire les délais et de faciliter les démarches.
Nous insistons beaucoup pour que l’accessibilité soit davantage améliorée et que le citoyen ressente un changement et que sa perception de l’autorité administrative évolue. C’est notre vision, notre ambition.
L’administration territoriale communique rarement, sauf en cas de crise. Avez-vous pensé à améliorer la communication ?
Il est vrai que l’administration territoriale est davantage visible dans les moments de crise ou de gestion de situations exceptionnelles, alors que son action quotidienne est beaucoup plus large et structurante.
Nous avons déjà amorcé un renforcement de la visibilité de notre action, notamment à travers une présence plus active sur les réseaux sociaux, en particulier via la page officielle Facebook de la Dgat.
Cela nous permet de mieux informer sur nos missions, nos décisions et les réformes engagées. L’objectif est clair : tout en préservant l’autorité de l’État, nous devons renforcer la proximité avec les concitoyens qui sont nos usagers, notre principale raison d’exister.
Le Plan stratégique consolide cette orientation en intégrant une véritable stratégie de communication. Un pan important sera dédié à l’information et à la sensibilisation parce qu’une administration moderne ne se contente pas d’agir.
Elle explique, elle rend compte et entretient un dialogue régulier avec les citoyens.
Le contrôle de la légalité est un principe qui incombe aux gouverneurs, préfets et sous-préfets. Mais, pourquoi cela pose-t-il souvent problème avec les collectivités territoriales ?
C’est un pan important de l’action territoriale. Le contrôle de légalité est un mécanisme qui vise à concilier deux exigences fondamentales : l’autonomie des collectivités territoriales et le droit de regard de l’État central, à travers ses représentants, sur le respect des lois et règlements.
Les difficultés qui peuvent apparaître tiennent souvent à des interprétations divergentes ou à des insuffisances techniques dans l’élaboration des actes. Il convient d’ailleurs de souligner qu’au Sénégal, le contentieux lié au contrôle de légalité demeure extrêmement faible.
Cela traduit un niveau globalement satisfaisant de conformité des actes et l’efficacité du dialogue institutionnel entre les représentants de l’État et les collectivités.
Notre responsabilité reste d’exercer ce contrôle avec rigueur tout en renforçant l’accompagnement et la pédagogie auprès des collectivités territoriales.
Il existe une relation très forte entre l’autorité administrative et l’exécutif territorial. Il faut signaler que la plupart des actes soumis à l’autorité administrative sont débattus en amont.
Donc, le rôle d’appui-conseil est fortement présent dans le cadre du contrôle de légalité.
Pour l’année 2025, tous les préfets et sous-préfets ont été renforcés en matière de contrôle de légalité.
Notre rôle n’est pas d’inhiber les vocations ni de bloquer les dynamiques de développement. Au contraire, il nous faut encourager, soutenir et orienter tout en restant dans le respect des principes de légalité.
Est-ce que vous travaillez dans le cadre de partenariats avec des structures comme l’Association des maires, par exemple, ou d’autres organisations d’élus locaux afin de construire de bonnes relations ?
Nous sommes en partenariat avec des structures comme le Pacasen (Programme d’appui aux communes et agglomérations du Sénégal), qui accompagnent certaines collectivités territoriales.
Nous avons également une convention avec le Procasef (Projet cadastre et sécurisation foncière), qui appuie les collectivités territoriales et les communautés sur le volet de la gestion foncière.
Ces partenariats pourraient s’élargir avec l’Ams (Association des maires du Sénégal) ou l’Association des présidents de départements.
Je discutais avec le directeur des Collectivités territoriales. Il rappelait que les territoires sont doublement gérés par les chefs de circonscription, incarnant la déconcentration, et par les collectivités territoriales, symbolisant la décentralisation.
Les deux doivent aller de pair pour construire des collectivités territoriales fortes, dynamiques et porteuses de développement.
Mais, sur le terrain, les heurts et incompréhensions ne manquent pas… (Rires).
Effectivement, les heurts ne manquent pas. Cela signifie, quelque part, que nous faisons notre travail, car si tout était parfait, il faudrait s’interroger sur l’absence de contrôle réel.
Si le contrôle de légalité a été institué, c’est qu’il a toute son importance. Il est essentiel, pour ne pas trahir la vocation des collectivités territoriales, que l’autorité administrative veille à la conformité des actes aux lois et règlements en vigueur.
La digitalisation est l’une de vos priorités dans le Psd. Travaillez-vous à davantage de célérité ?
À l’aune du « New Deal technologique », la digitalisation est, en effet, un levier majeur de modernisation de l’administration territoriale. Elle ne vise pas seulement à introduire des outils technologiques, mais à transformer nos procédures pour les rendre plus rapides, plus traçables et plus transparentes.
Nous travaillons progressivement à la dématérialisation de certaines procédures, à l’amélioration des systèmes de suivi et à une meilleure circulation de l’information entre les services déconcentrés et l’administration centrale.
Il faut aussi préciser que, lorsque l’on parle d’administration territoriale, les gens font souvent référence uniquement aux chefs de circonscription.
Or, au niveau central, la Dgat – organe de coordination et de pilotage de l’action de l’État dans les territoires – gère également les Ong, les syndicats, les associations, les partis politiques, les chefs de village, les transferts de restes mortels…
Nous avons donc vocation à moderniser l’ensemble de ces procédures afin de fluidifier notre action, mais aussi de la rendre plus visible et plus efficace, de sorte que l’usager n’ait pas besoin de se déplacer.
Nous y sommes. Avec ce Psd en cours de déploiement, nous avons la conviction que cette digitalisation sera effective dans les meilleurs délais.
Le Psd est évalué à un peu plus de 96 milliards de FCfa. Comment le financer et par qui ?
On dit souvent que l’argent est le nerf de la guerre. Le Psd est une projection qui doit être soutenue par des moyens permettant d’atteindre nos ambitions.
Le montant global s’inscrit sur une période de cinq ans et correspond à une programmation progressive et priorisée.
Il ne s’agit pas d’une dépense immédiate, mais d’un investissement structurant.
Ainsi, chaque année, un Plan de travail budgétisé annuel (Ptba) sera élaboré pour sa mise en œuvre.
À l’heure actuelle, nous sommes en train de le finaliser et, dans quelques jours, il sera opérationnel.
Le financement repose d’abord sur le budget national, à travers les crédits alloués au ministère de l’Intérieur et à la Dgat.
Il pourra être complété, le cas échéant, par des partenariats techniques et financiers, notamment pour les volets liés à la modernisation, à la digitalisation et aux infrastructures.
La position exprimée par le président de la République est, à cet égard, rassurante. Elle traduit une volonté claire de soutenir la modernisation de l’action publique et de donner à l’administration territoriale les moyens d’exercer pleinement son rôle pivot dans les territoires.
On sait que le cadre de travail n’est pas approprié pour les agents de l’administration territoriale. Est-ce que ce volet infrastructure constitue, selon vous, une priorité ?
Le premier axe du Psd est consacré aux infrastructures. À l’état actuel des gouvernances, préfectures et sous-préfectures, ainsi que des logements abritant les autorités administratives, nous sommes loin du compte.
Cela ne reflète pas le symbolisme de la fonction, car le gouverneur est le délégué du chef de l’État dans la région et le représentant de chacun des ministres.
Les services d’accueil doivent donc être à l’image de celui dont nous tirons nos missions.
C’est la raison pour laquelle le président de la République a insisté sur l’élaboration d’un plan spécial de construction des gouvernances, préfectures et sous-préfectures, afin de permettre à l’administration territoriale de répondre aux exigences de l’Agenda national de transformation « Sénégal 2050 », qui prône une administration moderne, accessible et de proximité.
Il faut toutefois reconnaître qu’aujourd’hui les infrastructures constituent le talon d’Achille de l’administration territoriale.
Pour ce qui est du volet sécuritaire, certaines autorités ne sont-elles pas exposées dans certaines zones du pays ?
C’est une situation anormale. On ne peut pas affirmer que l’autorité administrative est le délégué du président de la République sans assurer pleinement sa sécurité.
Le gouverneur est la première autorité dans la région, le préfet dans le département et le sous-préfet dans l’arrondissement. À ce titre, ils doivent être protégés.
C’est généralement le cas, mais il arrive que certaines autorités soient exposées.
C’est pourquoi nous restons très attentifs à cette question. Et sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur, nous espérons un renforcement accru de la sécurité, particulièrement dans les zones éloignées ou à forts enjeux économiques et politiques.
Est-ce que la Dgat dispose de moyens financiers suffisants pour assurer ses missions durant l’année ?
Nous faisons avec les moyens disponibles. L’autorité administrative est le réceptacle de nombreuses sollicitations et doléances.
Nous adaptons nos actions au budget voté et développons nos activités en conséquence.
Il arrive que certaines actions soient menées avec l’appui de partenaires, notamment pour le renforcement des capacités.
Toutefois, au regard de l’étendue des missions, les moyens restent insuffisants.
Nous sommes, aujourd’hui, dans une logique de résultats ; ce qui nécessite un renforcement des ressources financières et matérielles.
Les besoins sont nombreux : véhicules en panne, bâtiments à réhabiliter, etc.
Nous espérons que le gouvernement continuera à accompagner cet effort.
Le Sénégal s’achemine vers l’Acte 4 de la décentralisation, quel sera le rôle de l’administration territoriale dans cette réforme ?
L’Acte 4 est en cours d’élaboration. Nous avons récemment pris part à des concertations organisées à Saly, avec des échanges riches et constructifs.
La décentralisation et la déconcentration sont indissociables. Toute avancée en matière de décentralisation nécessite une administration territoriale forte et performante.
Dans ce cadre, l’administration territoriale jouera un rôle central de coordination, d’accompagnement et de mise en œuvre.
Elle devra garantir la cohérence des politiques publiques et appuyer les collectivités territoriales dans l’exercice de leurs compétences.
Le succès de l’Acte 4 dépendra de l’efficacité de cette articulation. Le Psd 2025-2029 s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
En tant que gouverneur, vous avez servi dans plusieurs régions. Quelle signification donnez-vous à cette mission ?
C’est à la fois un sacerdoce, une responsabilité et un honneur. Si l’on me demandait ce que je voulais faire de ma vie administrative, je répondrais sans hésiter : servir dans l’administration territoriale.
Être délégué du président de la République implique rigueur, humilité et sens de l’écoute.
Les citoyens sont au cœur de notre action.
C’est une fonction exigeante, mais profondément utile. Chaque problème résolu a un impact direct sur la vie des populations.
C’est un métier qu’il faut aimer pour pouvoir l’exercer pleinement.
Propos recueillis par Maguette NDONG
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