Qui pour succéder à Ali Khamenei comme Guide suprême en Iran?

L’Iran a déclaré ce mercredi 4 mars faire « de son mieux » pour désigner rapidement un Guide suprême pour succéder à Ali Khamenei, malgré les menaces d’Israël d’en faire « une cible » destinée à être assassinée. Un processus de succession inédit depuis 1989 a été lancé. Six noms issus du premier cercle du pouvoir religieux circulent déjà parmi les 88 membres de l’Assemblée des experts, chargés de désigner le prochain chef de la République islamique.

Par Antoine Joubeau ——- TV5.ORG

De nombreux circulent pour prendre la suite du Guide suprême, Ali Khamenei, tué dans les frappes israélo-américaines, le samedi 28 février 2026.

Cela fait 5 jours que l’Iran n’a plus de Guide suprême. Un conseil de direction provisoire a été mis en place dès le dimanche 1er mars, au lendemain de la mort d’Ali Khamenei avec une mission: assurer la continuité du pouvoir jusqu’à la désignation d’un nouveau Guide suprême. La Constitution iranienne prévoit qu’un successeur doit être désigné dans un délai de trois mois.

« Nous faisons de notre mieux« , a déclaré ce mercredi Ahmad Khatami, un membre de l’Assemblée des dxperts, l’institution responsable pour le choix d’un nouveau guide. « Si Dieu le veut, le dirigeant sera nommé dès que possible. Nous sommes proches d’une décision mais la situation est celle d’une guerre« , a-t-il ajouté à la télévision d’État, laissant entendre que le processus pourrait prendre du temps.

Officiellement, la tâche de désigner un nouveau Guide suprême revient à cette assemblée de 88 religieux chiites élus tous les huit ans au suffrage universel. Slimane Zeghidour, éditorialiste pour TV5MONDE, la décrit comme « un peu l’équivalent des cardinaux dans l’église catholique ». Cet organe ne s’est activé qu’une seule fois depuis la révolution de 1979: en 1989, pour désigner Ali Khamenei lui-même à la mort de l’ayatollah Rouhollah Khomeini

Mais les frappes en cours compliquent l’exercice. « 88 religieux qui se rassemblent dans un seul endroit pour délibérer pendant des heures, peut-être des jours, ils seraient immédiatement une cible considérée comme cruciale », juge Slimane Zeghidour. Dans ce contexte, le régime pourrait s’affranchir des procédures constitutionnelles pour accélérer la transition. 

Le ministre de la Défense israélien a d’ailleurs prévenu ce mercredi que « tout dirigeant nommé par le régime terroriste iranien sera une cible sans équivoque pour élimination« . « Le Premier ministre et moi-même avons ordonné à l’armée de se préparer à agir par tous les moyens pour accomplir cette mission« , a-t-il précisé.

Durant la guerre de 12 jours contre Israël en juin 2025, alors qu’il était en fuite, Khamenei avait déjà anticipé l’urgence: il avait désigné trois candidats susceptibles de lui succéder rapidement, rapporte le New York Times. Ces trois noms: Gholam-Hossein Mohseni-Ejei, Ali Asghar Hejazi – son chef de cabinet, tué dans les frappes du 28 février – et Hassan Khomeini. 

Donald Trump a lui-même reconnu mardi 3 mars 2026 que les frappes avaient décimé les prétendants pressentis. « La plupart des gens que nous avions en tête sont morts », a lâché le président américain. « Nous avons maintenant un autre groupe. Ils sont peut-être morts aussi, d’après certaines informations. » Six noms circulent désormais.

  • Ali Larijani, « l’éminence grise d’Ali Khamenei »

Un nom s’impose dans la course, celui du vétéran de la politique Ali Larijani. Avant les frappes du 28 février, Ali Khamenei lui avait délégué la direction du pays, marginalisant de facto le président Massoud Pezeshkian. Nommé en août 2025 à la tête du Conseil suprême de sécurité nationale (SNSC), il était déjà l’homme de l’ombre du régime. « Il était l’éminence grise d’Ali Khamenei« , résume Lynette Nusbacher, ancienne agente de renseignement britannique, auprès de The Economist

Son profil est atypique. Professeur de philosophie et mathématicien de formation, il est néanmoins issu d’une lignée cléricale: son père était ayatollah, son frère Sadeq a dirigé le pouvoir judiciaire pendant dix ans. Larijani a servi au sein des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC), occupé quatre postes ministériels et présidé le Parlement pendant douze ans. 

Avant l’intervention israélo-américaine, il avait déclaré à la télévision d’État omanaise que « si la préoccupation des Américains est que l’Iran ne cherche pas à acquérir une arme nucléaire, cela peut être réglé« , une ouverture diplomatique que la guerre a depuis enterrée, rapporte Iran International. Sa candidature se heurte toutefois à la méfiance des ultra-conservateurs, qui lui ont déjà barré la route à deux reprises lors de scrutins présidentiels, et à la concurrence de Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel président du Parlement, aux loyautés plus profondes au sein des Gardiens.

  • Mojtaba Khamenei, l’obstacle de la filiation

Le fils du Guide disparu est un autre nom principalement cité. Mojtaba Khamenei, 56 ans, n’a jamais occupé de fonction officielle. Il dispose néanmoins d’une influence considérable au sein des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC) et de la milice Bassidj. Selon Bloomberg, Mojtaba Khamenei gérerait un vaste empire financier: des sources non identifiées lui prêtent des comptes bancaires en Suisse et des propriétés de luxe au Royaume-Uni d’une valeur supérieure à 100 millions de dollars, malgré les sanctions américaines prononcées contre lui depuis 2019.

Son principal obstacle: la République islamique s’est construite en 1979 contre le pouvoir héréditaire de la monarchie des Pahlavi. Un passage de pouvoir de père en fils risque de nourrir les critiques, y compris au sein du régime. Ali Khamenei lui-même avait indiqué à ses partisans ne pas souhaiter que le poste de guide suprême soit héréditaire.

  • Alireza Arafi, l’homme qui validera sa propre candidature?

Déjà intégré au conseil de direction provisoire depuis dimanche 1er mars, Alireza Arafi, 67 ans, occupe une position stratégique. Vice-président de l’Assemblée des experts – l’organe même chargé de désigner le prochain Guide -, il est également membre du Conseil des gardiens de la Constitution, ce qui lui permettrait, en théorie, de valider sa propre candidature. Imam de la grande mosquée de Qom, il dirige par ailleurs le réseau des séminaires islamiques à travers l’Iran depuis 2016.

De 2009 à 2018, il est à la tête également de l’université Al-Mustafa de 2009 à 2018, fondée par Ali Khamenei pour former les clercs chiites étrangers. L’établissement regroupe 40.000 étudiants issus de 130 pays, selon l’historienne Sabrina Mervin dans une tribune au journal Le Monde. Un réseau d’influence internationale qui plaide en sa faveur dans la course à la succession.

En 2024, il avait effectué un déplacement inhabituel à Moscou, évoquant le souhait iranien d’une coopération renforcée avec la Russie, selon le site d’information iranien en exil IranWire. Ce voyage, jugé atypique pour un responsable des séminaires, avait été largement interprété comme le signe d’une possible élévation à un rang supérieur.

  • Mohammad Mehdi Mirbagheri, le représentant de l’aile conservatrice

Slimane Zeghidour le résume en une formule: « un dur parmi les durs ». Mohammad Mirbagheri représente l’aile la plus conservatrice du clergé et siège à l’Assemblée des experts. Il dirige l’Académie des sciences islamiques de Qom et incarne une vision du monde fondée sur le rejet de l’Occident. Son profil en fait un candidat naturel pour les factions les plus radicales de l’appareil. 

Il entretenait des liens étroits avec l’ayatollah Mohammad Taqi Mesbah Yazdi, figure de l’ultra-droite cléricale qui estimait que l’Iran ne devait pas se priver du droit de produire des « armes spéciales« , formule interprétée comme une allusion à l’arme nucléaire, selon l’agence AP.

Sa notoriété a franchi un cap lors de la présidentielle iranienne de 2024: ses prises de position radicales et son soutien affiché au candidat ultra-conservateur Saeed Jalili l’ont propulsé hors de l’ombre, note IranWire.

  • Gholam-Hossein Mohseni-Ejei, l’un des candidats d’Ali Khamenei

Également membre du conseil de direction provisoire, Gholam-Hossein Mohseni-Ejei préside le pouvoir judiciaire iranien depuis juillet 2021, nommé par Khamenei lui-même selon Al Jazeera. Il avait auparavant dirigé le ministère du Renseignement entre 2005 et 2009, avant d’occuper les fonctions de procureur général. Figure de la ligne dure, il dispose d’une expérience au sommet des appareils sécuritaire et judiciaire du régime.Lire la vidéo

Les sanctions américaines prononcées contre lui en 2011 font suite à la répression des manifestations post-électorales de 2009. Selon la décision de l’Union européenne, des agents du renseignement placés sous ses ordres ont pratiqué la détention arbitraire, la torture et extorqué de faux aveux à des centaines de militants, journalistes et opposants, rapporte le Time. Sa gestion des manifestations de janvier 2026 s’inscrit dans la même ligne: il avait promis de ne faire preuve d’« aucune clémence » envers les protestataires et appelé à des procès expéditifs. Il figurait parmi les trois candidats expressément désignés par Ali Khamenei durant la guerre de juin 2025. 

  • Hassan Khomeini, le petit-fils

Le petit-fils du fondateur de la République islamique fait figure d’outsider. Hassan Khomeini, 54 ans, assure la garde du mausolée de son grand-père à Téhéran. Réformiste affiché, il n’a jamais exercé de fonction officielle et avait déjà été disqualifié en 2016 par le Conseil des gardiens pour les élections à l’Assemblée des experts. 

Sa candidature est pourtant prise au sérieux par l’establishment militaire: après les frappes israéliennes de juin 2025, cinq sources proches du dossier avaient confié à l’agence de presse Reuters qu’il jouissait du respect des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC) et des grands clercs. Au mausolée de son grand-père, il avait alors déclaré: « Parfois la dignité naît par la guerre, et parfois en tenant ferme dans la négociation« , selon Iran International.

Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient au cercle de réflexion Chatham House, rappelle à CNN que les périodes de succession tendent à renforcer les factions conservatrices et sécuritaires, au moins dans un premier temps. Pour les réformistes, ce serait pourtant le moment ou jamais. Comme Mohseni-Ejei, Hassan Khomeini figurait parmi les trois successeurs désignés par Khamenei en juin 2025.

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