Les signes d’un rapprochement entre la Russie et Madagascar
La politique extérieure d’équilibre prônée par le nouveau président malgache Michaël Randrianirina se traduit par un rapprochement envers la Russie. En témoignent, entre autres, la visite d’État au Kremlin et la rencontre avec le président Vladimir Poutine du nouveau pouvoir de transition à Madagascar.
Depuis qu’il a accédé au pouvoir en octobre 2025, le président de la Refondation de la République de Madagascar Michaël Randrianarina a démontré son ouverture à un renouveau des relations avec la Russie dans le cadre de relations diplomatiques décomplexées. Dès la chute du régime du président Andry Rajoelina, plusieurs signaux ont témoigné d’un rapprochement entre la Russie et les autorités malgaches.
Premier d’entre eux: les nombreux voyages du président et de hauts dignitaires malgaches à Moscou. Le Président de l’Assemblée nationale, M. Siteny Randrianasoloniaiko, a par exemple conduit une délégation parlementaire malgache en mission officielle en Russie du 5 au 10 novembre 2025.
« La Russie a été le seul État étranger à être venu à notre rencontre »
Il est présenté comme un homme lié à la Russie, par exemple à travers les instances internationales du judo – dont il est vice-président – réputées sous l’influence du président russe Vladimir Poutine. L’ambassadeur russe Andryi Andreev a lui reçu le colonel Michaël Randrianarina, devenu président de la Refondation de la République de Madagascar.
Avant sa visite en Russie, Michaël Randrianarina a accordé plusieurs interviews à des médias russes, bannis des pays occidentaux car reconnus pour leur désinformation au service du Kremlin. « Lorsque nous avions pris le pouvoir le 14 octobre, la Russie a été le seul État étranger à être venu à notre rencontre”, a déclaré le colonel Randrianirna son interview à Russia Today.
« Ce ne sont pas les appétits d’une relation privilégiée entre les deux pays qui manquent »
Avec le mouvement de la Gen Z à Madagascar et la chute du président Andry Rajeolina, une fenêtre d’opportunité s’est ouverte pour la Russie. Le tapis rouge est déroulé par son hôte le président Poutine au Kremlin, le 19 février 2026, pour la première visite extérieure du chef de l’État malgache, traditionnellement faite à Paris qui attendra son tour quelques jours après.
Après la visite à Moscou, deux hélicoptères, six camions et 60 tonnes d’aide alimentaire sont reçus à Antananarivo de la part de la Russie en guise d’aides humanitaires après le cyclone meurtrier Gezani. « En décembre, une cargaison d’armes et d’équipements militaires, dont des drones, a été livrée par avion cargo. Les éléments du Régiment de la garde présidentielle (RGP), particulièrement les éléments d’élite du Groupement des forces spéciales d’intervention (GFSI), en sont les premiers destinataires. En janvier, 140 instructeurs militaires russes sont arrivés dans la Grande île pour former à l’utilisation de ces nouveaux équipements, et également former les éléments de l’armée », écrit L’Express de Madagascar.
Pour l’éditorialiste de Madagascar Tribune, « l’activisme russe depuis la prise de pouvoir par le Capsat s’est traduit dans de nombreux domaines de coopération, de l’aide humanitaire post-cyclonique au militaire, en passant par la livraison d’armes. Aussi bien à Antananarivo qu’à Moscou, ce ne sont pas les appétits d’une relation privilégiée entre les deux pays qui manquent. »
« Le risque de devenir une zone grise financière »
S’il affiche sa volonté de travailler avec tout le monde, sans exclusivité, le président malgache a beaucoup à perdre en cas de rupture avec la France et les pays occidentaux, de loin ses principaux bailleurs avec plus d’un milliard de dollars en 2023, selon les chiffres fournis par l’OCDE.
De ce point de vue, la Russie ne fait pas le poids. Comme le rappelle le journal français Le Monde, la dernière annonce de financement venant de la Russie remonte à 2015, avec la signature d’un accord visant à convertir la dette de Madagascar pour des projets de développement à hauteur de 89 millions de dollars.
Dans le contexte de sanctions occidentales auxquelles est soumises la Russie, Madagascar prend également le « risque de devenir une zone grise financière, s’exposant ainsi à une mise au ban définitive par le Trésor américain », prévient l’éditorialiste de Madagascar Tribune.
À cet égard, un cas suspicieux attire particulièrement l’attention: la visite à Antananarivo du numéro deux de la banque publique russe Promsviazbank, à la tête d’une délégation venue en jet privé. Mikhaïl Dorofeev est connu pour être un spécialiste du contournement des sanctions occidentales.
L’attitude de la France, qui est accusé d’avoir exfiltré Andry Rajoelina, a terni l’image de Paris comme soutien de celui qui était conspué par la jeunesse malgache. « Il faut aussi admettre que quand le Français Macron accueillait le Français Rajoelina à l’Élysée [Andry Rajoelina a acquis la nationalité française en 2014], c’est un autre type d’atmosphère, celle d’un vassal venu faire allégeance envers son suzerain », commente Madagascar-Tribune.
Les partisans du président déchu ont même tenté de discréditer la transition en marche en laissant entendre que la main de Moscou était derrière le renversement d’Andry Rajeolina. Un « fantasme » qui n’a pas convaincu, pour reprendre le terme employé par le quotidien français L’Opinion.
Un retour de l’Histoire
La Russie apparaît comme un partenaire presque naturel eu égard aux relations historiques entre Madagascar et l’URSS pendant la période de la guerre froide. Après avoir rompu avec la France en mai 1972 avec la chute de la Première République du président Philibert Tsiranana, le Directoire militaire à Madagascar établit des relations diplomatiques avec l’Union soviétique en septembre et signe des accords de coopération avec Moscou en 1974-75.
Cette année-là, sous Didier Ratsiraka, la Grande Île devient officiellement la Deuxième République socialiste de Madagascar. Les liens se resserrent et s’approfondissent. Madagascar va bénéficier d’équipements soviétiques, notamment militaires comme des blindés, des MIG et des kalachnikovs, et plus de 5000 étudiants malgaches ont pu poursuivre des études supérieures dans les différentes contrées qui formaient l’URSS grâce à des bourses.
Après la chute de l’URSS, l’octroi de bourses par Moscou va se tarir considérablement, mais des dizaines d’étudiants malgaches vont continuer jusqu’à aujourd’hui de bénéficier de bourses d’études dans l’enseignement supérieur russe, selon l’ambassadeur de Russie à Madagascar Andryi Andreev interrogé en 2022.
Les ambitions de Moscou
Arrivée au pouvoir en 2009, Andry Rajoelina est étranger à cette histoire. Jeune homme d’affaires devenu maire d’Antananarivo la capitale va forcer les portes du pouvoir grâce à un putsch militaire contre le président élu Marc Ravalomanana le 17 mars. Quelques jours avant cet épisode, il va se réfugier dans la résidence de l’ambassade de France pour échapper à une arrestation. Le coup d’État n’est pas reconnu par la communauté internationale. Mais il ouvre une ère durant laquelle la France apparaît comme le partenaire bienveillant de la Haute Autorité de Transition à Madagascar (2009-2014) malgré la coupure des financements internationaux.
Si la Russie semble reléguée au second rang à Madagascar, elle n’a visiblement pas abandonné l’idée de reprendre pied dans la région et sur le continent, en rivalité directe avec Paris sur son « pré carré » africain. Succédant à Andry Rajoelina (interdit de se présenter à la présidentielle de 2014 à l’instar du couple Ravalomanana), le président Hery Rajaonarimampianina fait une visite en Russie lors du Forum d’investissement russo-malgache en mars 2018.
Mais l’expérience d’investissement russe dans le secteur minier ne laissera pas de bons souvenirs. La société russe Ferrum Mining, qui a détenu 80% d’une co-entreprise avec la compagnie minière nationale malgache de production de chrome Kraoma S.A., a abandonné le projet au bout d’un an, laissant des impayés de salaires à Madagascar.
L’ingérence électorale de la Russie
La coopération militaire bilatérale constitue un autre levier pour la Russie avec la signature en 2018 d’un accord de coopération militaire et en 2022 un autre accord de coopération militaro-technique. Mais en 2018, la Russie va surtout tenter de manipuler les élites politiques malgaches. Moscou s’est ingéré dans le cours de l’élection présidentielle malgache de novembre-décembre: un cas d’école documenté par le travail d’investigation de la journaliste Gaëlle Borgia qui lui a valu le Prix Pullitzer.
La Russie avait pris langue avec au moins une demi-douzaine de candidats auxquels elle proposait des financements pouvant s’élever à 2 millions dollars. Les stratèges russes de Wagner ont ainsi contacté le président sortant Hery Rajaonarimampianina, mais aussi le futur vainqueur Andry Rajoelina.
Ce dernier participera d’ailleurs au premier Sommet Afrique-Russie d’octobre 2019 à Sotchi. Lors du 2e Sommet à Saint-Pétersbourg en juillet 2023, c’est le Président du Sénat, Herimanana Razafimahefa, qui prend la tête de la délégation malgache. L’année suivante, la cheffe de la diplomatie malgache participera aussi à la 1ère conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique.
SOURCE TV5

