Guerre à Gaza: Israël déplace sa « ligne jaune » bien au-delà de l’accord de cessez-le-feu

Censée matérialiser le cessez-le-feu signé en octobre 2025, la « ligne jaune » qui divise Gaza entre Israël et la Palestine est devenue un instrument de contrôle territorial. L’armée israélienne déplace systématiquement cette démarcation plus profondément dans l’enclave, grignotant des centaines de mètres supplémentaires et repoussant les Palestiniens vers des espaces toujours plus restreints.

Par – Antoine Joubeau – SOURCE TV5

Les cubes de béton jaune qui matérialisent cette frontière ne correspondent plus aux cartes publiées lors de l’accord de cessez-le-feu signé en octobre 2025 entre Israël et le Hamas. Une enquête du quotidien français Libération publiée fin 2025, qui a cartographié 122 de ces blocs grâce aux images satellites, révèle que la quasi-totalité ont été positionnés plus à l’intérieur de Gaza que prévu. 

Parfois à plus de 500 mètres de la ligne initialement tracée. Le résultat: Israël contrôle désormais 56% de l’enclave au lieu des 53% prévus, comprimant plus de deux millions de Gazaouis sur à peine 40% du territoire ravagé. « C’est parce qu’il y a des morts que l’on sait où commence la zone », déplore le journaliste gazaoui Rami Abou Jamous, au média français

Cette ligne invisible dicte désormais le quotidien des Palestiniens. Des civils ont été tués près de cette zone, l’armée dit avoir tiré sur des « terroristes ». D’après un décompte d’Amnesty International mené à partir de sources gazaouies, relayé par Libération fin décembre 2025, 93 personnes ont été abattues près de cette démarcation.

« À leur réveil, les blocs jaunes étaient devant chez eux »

À quelques mètres des blocs jaunes plantés au coin de la rue Salah al-Din près de Khan Younès, les familles palestiniennes réfugiées dans l’école de Bani Suheila ont découvert, début décembre, que la ligne s’était rapprochée. Pourtant, d’après la carte publiée par l’armée israélienne en octobre, cette ligne devait passer à près de 600 mètres plus au sud.

« En fait, la ligne jaune est devenue un cauchemar pour tous les Palestiniens », explique Maha Hussaini, qui travaille pour Euro-Med Human Rights Monitor à Gaza, au micro de RFI. 

« Son emplacement était pourtant clairement défini dans l’accord de cessez-le-feu. Mais les forces israéliennes, depuis cette date, n’ont fait que pousser au-delà de cette limite et étendre la zone occupée, et ce, via des tirs à balles réelles, des bulldozers, des attaques aériennes, ou en tirant directement sur des maisons, des civils, des endroits de rassemblements », ajoute-t-elle.

Les blocs jaunes se déplacent au fil des jours, souvent pour se retrouver au milieu de quartiers résidentiels. « Nous avons d’ailleurs documenté plusieurs cas où les gens allaient dormir le soir, pensant qu’ils étaient dans une zone sécurisée, où ils pouvaient rester confortablement car loin de la ligne jaune, mais à leur réveil, les blocs jaunes étaient devant chez eux », raconte Maha Hussaini.

Un grignotage territorial

La confusion a commencé début octobre lors des premières cartes publiées. Le 4 octobre, Donald Trump dessine sur Truth Social un trait jaune symbolisant le retrait partiel israélien. Dix jours plus tard, l’armée israélienne publie une nouvelle carte avec un tracé différent, s’avançant davantage dans l’enclave à Jabalia.

Résultat: des quartiers basculent d’un camp à l’autre selon les versions. Le tracé finalement dessiné sur le terrain par les blocs jaunes ne suit aucune des cartes publiées. 

Zaid Mohammed, père de quatre enfants, vit sous une petite tente à quelques mètres des blocs jaunes dans l’est de Gaza City. « Les bombardements et les tirs continuent 24 heures sur 24 », raconte-t-il au média qatari Al-Jazeera. Les soldats israéliens se tiennent à quelques centaines de mètres. « Parfois, nous entendons les bulldozers démolir des maisons ou niveler des terres agricoles. Il est dangereux de faire ne serait-ce que quelques pas au-delà de cette zone. »

La nuit, l’obscurité totale règne faute d’électricité. « Mais les soldats utilisent des fusées éclairantes qui illuminent brièvement le ciel », ajoute Zaid. Les résidents près de la ligne se réveillent fréquemment au son des tirs ou des petites explosions.

« Nous ne quitterons jamais Gaza »

À l’est de la ligne jaune, l’armée israélienne poursuit la destruction des bâtiments encore debout. Dans le même temps, elle construit de nouvelles bases opérationnelles avancées à quelques mètres de l’autre côté de la ligne. Partout dans l’enclave, les travaux de terrassement se multiplient, de nouveaux talus apparaissent, les équipements militaires s’installent. 

L’agence britannique Forensic Architecture a dénombré treize nouvelles bases israéliennes côté est de la ligne jaune. Les plus massives se trouvent dans le nord de l’enclave.

Le 7 décembre, Eyal Zamir, chef d’état-major de l’armée israélienne en visite sur une base à Gaza, a qualifié la ligne jaune de « nouvelle frontière », une « ligne de défense avancée pour les localités israéliennes et une ligne d’attaque »« Nous contrôlons de vastes parties de la bande de Gaza et nous resterons sur ces lignes de défense », a-t-il martelé. Le ministre de la Défense Israel Katz a enfoncé le clou le 23 décembre: « Nous ne quitterons jamais Gaza. »

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