« Ce qui nourrit la machine du M23 »: les mines toujours au centre de la guerre en RD Congo un an après la chute de Goma
Un an après la chute de la ville de Goma dans l’Est de la République démocratique du Congo (RD Congo), les rebelles du M23 contrôlent toujours plusieurs gisements stratégiques d’or et de coltan. Ils sont accusés de faire transiter ces minerais par le Rwanda ou l’Ouganda, selon deux spécialistes interrogés par TV5MONDE. C’est notamment le cas des mines de Rubaya, un des principaux centre mondial d’extraction de coltan, un minerai nécessaire pour la production de matériel électronique.
Par Pierre Desorgues
Depuis le 18 janvier, les rebelles du M23 ont quitté la ville d’Uvira dans l’est de la République démocratique du Congo (RD Congo) mais la mine de Rubaya un peu plus à l’ouest, elle, est toujours aux mains de ses hommes. « Le site de Rubaya représentait officiellement un peu plus de 15% du minerai mondial avant que le M23 ne s’empare du site en 2024. Mais ce chiffre est sans doute en deçà de la réalité. Une partie des mineurs et des puits ne sont pas déclarés. Le secteur informel reste important. Le poumon de la production du coltan au Congo, c’est Rubaya« , explique à TV5MONDE Jean-Pierre Okenda, directeur de l’ONG congolaise La Sentinelle des ressources naturelles.
Et ce poumon rapporte de l’argent. « Il nourrit les rebelles du M23 et en partie l’économie » du Rwanda, estime Bob Kabamba, professeur de Sciences politiques à l’université de Liège. De son côté, le Rwanda de Paul Kagamé a toujours nié toute appropriation des minerais du Congo et nie toute présence militaire rwandaise au Congo. Dans un discours daté du 7 janvier 2025, le président du Rwanda estimait que le « pillage » des ressources minières par Kigali relevait de « l’imaginaire ».
« Le M23 compte un peu plus de 40.000 hommes armés et le Rwanda à lui tout seul ne pas entretenir ces hommes. Il faut l’argent des minerais pour les nourrir, les loger, leur donner une petite solde. Il y a ensuite toutes ces villes conquises qu’il faut administrer », précise Bob Kabamba. « Il faut de l’argent pour cela », ajoute le professeur. « Le M23 taxe les petits producteurs locaux. Et c’est le produit de cette taxe qui nourrit la machine du M23″.
Plus de 800.000 dollars par mois grâce au coltan de Rubaya?
« Le site de Rubaya est nécessaire pour le Rwanda, principal soutien du M23 et il est nécessaire pour le M23. Depuis la prise du site, la route commerciale du coltan a changé. Une partie du minerai part pour l’Ouganda. La majorité du minerai part vers le Rwanda. Kigali est devenue une des principales places d’exportation du coltan dans le monde alors que la production de coltan au Rwanda est loin d’être celle de Rubaya », explique l’universitaire.
Le chiffre d’une taxe de 50 millions de francs congolais par puit de coltan à Rubaya a été avancé par des experts de l’ONU et il existe des dizaines de puits sur le site. Selon le Groupe des experts de l’ONU, au total, le M23 empocherait un peu plus 800.000 dollars par mois grâce au coltan de Rubaya et quelques 120 tonnes par mois partiraient vers le Rwanda. Mais selon Jean-Pierre Okenda, directeur de l’ONG congolaise La Sentinelle des ressources naturelles, ces chiffres sont difficiles à confirmer. « Tout cela reste opaque. »
Mais si l’accent médiatique a été mis sur le coltan et sur la mine de Rubaya, premier site d’extraction de coltan au monde, le coltan ne serait pas le minerai qui rapporterait le plus d’argent au M23, souligne ainsi Jean-Pierre Okenda, directeur de l’ONG congolaise La Sentinelle des ressources naturelles. « Les mines d’or de Karembo rapportent bien plus que le coltan », estime-t-il. Mais là aussi, aucun chiffre officiel ne circule.
Le minier Twangiza, une entreprise chinoise, avait accusé en octobre les rebelles du M23 d’avoir pillé sa concession aurifère dans la province du Sud-Kivu. 500 kilos d’or auraient été dérobés en cinq mois, selon l’entreprise. La perte est estimée à environ 70 millions de dollars. L’AFC/M23 rejette les accusations, estimant que la société avait quitté le site.
« La zone aurifère du Sud-Kivu est bien plus profitable. Le M23 n’a pas hésité à ‘nationaliser’ les mines d’or qu’il a conquises, n’hésitant pas à exproprier des entreprises chinoises notamment. Là, le M23 exploite directement ces filons aurifères », souligne Bob Kabamba. De là, « l’or part vers l’Ouganda, le Kenya et le Rwanda », affirme l’universitaire. Mais l’attention internationale ne s’est pas portée sur ces gisements. « Le coltan est beaucoup plus stratégique que l’or ».
Mais les minerais ne suffisent pas à nourrir l’ensemble des besoins des rebelles, selon ces deux spécialistes. « La rébellion a réussi à s’armer en récupérant de nombreux stocks d’armes de l’armée congolaise. Mais le conflit coûte cher. Il faut se procurer des armes de plus en plus sophistiquées comme des drones ou encore des brouilleurs. Il faut engager des hommes capables de se servir des ces armes, trouver des compétences. Le soutien du Rwanda ne suffit pas. Et on a le sentiment que la volonté du M23 d’élargir son territoire vers d’autres gisements est liée à la recherche de nouvelles sources de financements », explique Bob Kabamba.
Quel sera l’avenir de ce gisement de Rubaya? Restera-t-il aux mains des rebelles du M23? Les mines de coltan de Rubaya figurent aujourd’hui sur la liste des projets proposés par les autorités de Kinshasa aux États-Unis dans le cadre d’un accord sur les minerais stratégiques. Le pari de Kinshasa est d’attirer l’intérêt américain pour sécuriser la zone. Le 4 février prochain, le département d’État à Washington reçoit des représentants des pays africains dont ceux de la RD Congo pour discuter minerais critiques.

