Cameroun: pourquoi un remaniement au sommet de l’armée alors que Paul Biya est hors du pays

Le président Paul Biya a officiellement nommé 5 nouveaux généraux dans un contexte de rumeur persistantes sur l’état de santé du chef de l’État camerounais. Ces changement au sein de l’armée soulèvent de nombreuses questions. En cause : la stabilité politique, la sécurité nationale ou encore les mécanismes de succession, dans un pays déjà fragilisé par des crises multiformes.

Parti de Yaoundé, la capitale camerounaise, le 7 juin 2026, pour un « court séjour privé » en Suisse, le président Paul Biya n’a pas été revu en public depuis lors. Cette absence prolongée – la plus longue de ses 44 ans de règne – alimente les spéculations sur son état de santé et sa capacité à gouverner. 

Une vague de nominations stratégiques en l’absence du président

Pourtant, trois décrets dont les eschatocoles portent sa signature ainsi que la mention « Yaoundé, le 03 août 2026 », viennent d’être publiés et réorganisent l’armée en profondeur. Ces décrets promeuvent cinq colonels au grade de général de brigade et redessinent le haut commandement militaire. 

L’une des nominations les plus marquantes concerne le colonel Beko’o Abondo Raymond Jean Charles, promu général de brigade et maintenu à la tête de la Garde présidentielle, une fonction qu’il occupe depuis 13 ans. Créée en 1985, cette unité d’élite cruciale pour la sécurité du régime n’avait jamais été dirigée par un officier général.

Autre promotion importante, celle du général de division Ebaka Hippolyte, 73 ans, au poste de major général de l’état-major des armées. Il succède au général Hector Marie Tchemo, admis le 28 juillet dernier en deuxième section par décret présidentiel – l’équivalent de la retraite pour les officiers généraux.    

Désormais, le général Ebaka est le numéro deux des forces de sécurité et de défense, derrière son collègue René Claude Meka (87 ans), chef d’état-major des armées, actuellement absent de son poste pour cause de maladie. Entre l’état-major et la Garde présidentielle, l’essentiel du dispositif de protection immédiate du chef de l’État – mais aussi de la continuité de son autorité – se trouve donc reconfiguré en son absence. 

Par ailleurs, six nouveaux commandants territoriaux sont nommés dans quatre des cinq régions militaires interarmées – le Centre (siège des institutions, à Yaoundé), le Littoral (avec Douala comme poumon économique), le Sud-Ouest anglophone (épicentre de la crise séparatiste) et l’Extrême-Nord (théâtre des opérations contre Boko Haram).

Les enjeux politiques et sécuritaires

Malgré son absence prolongée et les rumeurs persistantes sur son état de santé, cette vague de nominations a sans doute pour objectif de montrer que le président Biya est toujours aux commandes. 

Interrogé le week-end dernier par nos confrères de RFI sur l’opposition locale qui demande que soit constatée par le Conseil constitutionnel une vacance du pouvoir, René Emmanuel Sadi, ministre camerounais de la Communication et porte-parole du gouvernement, a déclaré : « Le président Paul Biya est en vie et n’a pas démissionné. Je dois le dire : le président Paul Biya va bientôt rentrer au Cameroun et donc on ne peut pas parler à ce stade de vacances à la tête de l’État. »

Néanmoins, cette nouvelle séquence ravive les craintes d’une tribalisation de l’armée et d’un coup de force silencieux dans la bataille pour la succession de Paul Biya. Selon le magazine Jeune Afrique, « quelque 60 % des officiers nouvellement promus sont des Bétis, comme Paul Biya, et l’hypothèse d’un verrouillage ethnique est largement répandue dans l’opinion. »

À l’évidence, les décrets de ce 3 août ne permettent pas seulement de verrouiller le dispositif sécuritaire du régime. Ils ont aussi une portée politique. « A mon avis, il s’agit d’un verrouillage sécuritaire avant la nomination d’un vice-président appelé à remplacer le président Paul Biya. La précipitation avec laquelle tout cela est fait me semble assez suspecte et ne peut que cacher une volonté de s’emparer du pouvoir. », confie à TV5MONDE le journaliste et essayiste camerounais Jean-Bruno Tagne.

Et il ajoute : « Si le Cameroun était un État de droit, il y aurait matière à attaquer ces nominations devant un juge. Au moins parce que Paul Biya est hors du Cameroun et ses décrets sont signés à Yaoundé ! Bien plus, quand vous comparez les signatures des décrets de Paul Biya d’il y a 3 ans et celles d’aujourd’hui, ce n’est absolument pas la même chose. Comme si les gens usurpaient son pouvoir. »

Le 14 avril dernier, le Parlement camerounais a en effet adopté une révision constitutionnelle réintroduisant le poste de vice-président. Celui-ci est censé garantir une transition automatique en cas de vacance du pouvoir (décès, incapacité, démission). A ce jour cependant, aucun vice-président n’a encore été désigné. 

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