Poutine e son missile “Satan”: vrai ou faux?

Après un test réussi, Vladimir Poutine a déclaré en mai que le RS-28 Sarmat entrerait en service d’ici la fin de l’année, après plusieurs reports. Ce missile d’une portée de 35.000 kilomètres, capable de lancer au moins dix ogives nucléaires simultanément, serait si redoutable qu’il est surnommé “Satan 2”. Mais il s’agit presque certainement d’un bluff, comme le révèlent de nouveaux documents.

Guy Van Vlierden, Kevin Dupont – Source: HLN, The Moscow Times

Jusqu’à récemment, la petite ville d’Oujour, perdue en plein milieu de la Sibérie, était surtout connue pour une sombre histoire de tueuse en série. Tamara Samsonova, une femme née dans cette localité d’environ 15.000 habitants, a été reconnue coupable de quatorze meurtres, dont un ayant visé son amie, Valentina Oelanova. Cette dernière lui avait demandé de ne plus loger chez elle afin de pouvoir réaliser des rénovations dans son appartement. En guise de réponse, Samsonova l’a tuée et a découpé son cadavre en morceaux afin de s’en débarrasser petit à petit.

Désormais, la ville natale de cette serial killer se trouve au cœur de l’actualité pour un tout autre motif. C’est en effet là que stationne la 62e division des Forces des missiles stratégiques de la Fédération de Russie, souvent désignées par l’acronyme russe RVSN.

Lors d’un entretien avec le président russe Vladimir Poutine, le 12 mai 2026, le commandant des RVSN, Sergueï Karakaïev, a promis que le premier RS-28 Sarmat opérationnel serait déployé à Oujour d’ici la fin de l’année.

35.000 km

Le missile, dont le nom fait référence aux Sarmates, un peuple nomade qui régnait durant l’Antiquité sur les steppes situées entre l’Oural et le Danube, avait été testé le matin même avec succès, selon les informations disponibles.

Lorsqu’il est lancé comme un missile balistique classique, c’est-à-dire vers des altitudes élevées et selon une trajectoire courbe avant de frapper sa cible sous l’effet de la gravité, le Sarmat a une portée de 18.000 kilomètres. Mais grâce à la technologie FOBS, d’origine soviétique, ce missile pourrait parcourir plus de 35.000 kilomètres, ce qui signifie qu’il pourrait contourner le système de défense aérienne américain.

© HLN

FOBS signifie “Fractional Orbital Bombardment System”, autrement dit “système de bombardement orbital fractionné”. Concrètement, le projectile vole à une altitude beaucoup plus basse et continue d’être propulsé jusqu’à ce qu’il s’approche de la cible, vers laquelle il est alors guidé à l’aide d’un moteur de freinage. Ce missile traverse donc beaucoup moins longtemps la zone de détection des systèmes de défense aérienne, et la cible est moins facile à déterminer qu’avec une trajectoire en arc de cercle.

Plusieurs ogives

Le RS-28 Sarmat peut être équipé de plusieurs ogives, dix selon les estimations américaines, tandis que les Russes affirment quant à eux qu’il pourrait y en avoir seize. Ce missile est destiné à remplacer le R-36M, un missile balistique intercontinental conçu dans les années 1960 par les Soviétiques, qui était à l’époque le plus grand de sa catégorie et surnommé “Satan”.

Quatre essais infructueux

L’histoire du Sarmat remonte à 2011, année où le tout premier contrat de développement a été signé, et son cheminement a toujours suscité un grand optimisme du côté russe. Trois ans plus tard, le nouveau missile était annoncé comme opérationnel à l’horizon 2020. Il aurait ainsi pu remplacer, dès 2021, tous les anciens missiles nucléaires lancés depuis la terre ferme.

Cette date a toutefois été repoussée à plusieurs reprises. Le 1er septembre 2023, l’ancien directeur de l’agence spatiale et aéronautique Roskosmos, Youri Borisov, a annoncé que le Sarmat avait été officiellement mis en service. Mais un an plus tard, il s’est avéré que le missile était toujours en phase d’essais, comme l’a révélé l’échec d’un essai, le quatrième déjà selon certaines sources.

Documents divulgués

Dernièrement, la société de sécurité ukrainienne Dallas Analytics a pu mettre la main sur des documents secrets, relayés par le journal russe anglophone The Moscow Times, critique envers le Kremlin. Cette révélation pointe notamment les causes sous-jacentes aux échecs répétés du Sarmat, en particulier dans sa fabrication. Il se pourrait même que la Russie ne possède pas réellement le fameux missile, du moins dans le format qu’elle revendique.

Il s’avère ainsi qu’un seul fournisseur est sous contrat pour chaque composant. En conséquence, le moindre retard dans la production ou dans la coordination entre ces nombreux opérateurs peut paralyser l’ensemble du processus. Une correspondance impliquant la société ZlatMasj montre à quel point cette chaîne logistique est vulnérable. Ce constructeur de machines basé dans la ville de Zlatooust travaille sur la confection d’armes nucléaires depuis l’époque soviétique.

Pour le Sarmat, l’entreprise fabrique l’enveloppe de l’ogive qui contient la charge explosive, une pièce identifiée dans les documents sous la référence C286. Le premier exemplaire a été achevé le 22 septembre 2022 et livré le 14 octobre de la même année. Mais cela s’est fait sans les certificats requis, car le donneur d’ordre, c’est-à-dire le constructeur de missiles Makejev, avait omis de transmettre les spécifications techniques au ministère de la Défense.

Un deuxième exemplaire, achevé le 1er décembre 2022, est resté dans les entrepôts de ZlatMasj pour la même raison. Il a fallu attendre septembre 2023 pour que ce problème administratif soit résolu. Problème: la livraison du deuxième et du troisième missile, entre-temps également achevé, a de nouveau été compromise par un manque de wagons pour les transporter.

Dix ans de prison

D’autres documents montrent que l’homme chargé des commandes du missile Sarmat au sein du service des achats de la Défense s’appelait Vladimir Verteletski. Ce dernier a fait la une des journaux en mai 2024 après avoir été arrêté pour des soupçons de corruption. Il se serait notamment fait offrir une voiture en échange de l’acceptation de matériel de qualité inférieure. Il a été condamné en novembre 2025 à une peine de dix ans de prison.

On ignore si ces faits avaient un lien avec les livraisons destinées au missile Sarmat. Mais c’est l’impression qui se dégage, dans la mesure où, dans le cadre de la même affaire, un officier haut gradé des RVSN, Vladimir Khoroshenov, a également été condamné à six ans de prison.

“Ce ne sont pas les sanctions occidentales ni les problèmes technologiques qui ont entraîné les reports successifs de l’achèvement du missile Sarmat, mais la bureaucratie russe elle-même”, concluent les chercheurs de Dallas Analytics. “Une machine administrative qui ne parvient pas à suivre le rythme des échéances politiques.”

Ce n’est peut-être même pas le but recherché, suggère The Moscow Times. Selon ce journal, il est plus important pour Moscou de pouvoir brandir la menace d’une arme supérieure que de la posséder réellement.

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