RD Congo: cartes, relevés d’exploration, archives… Les données géologiques, plus stratégiques que les minerais?
Alors qu’une grande partie du sous-sol congolais reste encore peu explorée, la République démocratique du Congo (RD Congo) veut centraliser et reprendre le contrôle de ses données géologiques. Dans la course mondiale au cobalt, cuivre ou lithium, cartes et archives deviennent aussi stratégiques que les minerais.
Par Aïcha Benchikar – TV5
La République démocratique du Congo possède l’un des sous-sols les plus convoités au monde. En revanche elle ne sait toujours pas précisément tout ce qu’il renferme. Selon le Service géologique national du Congo (SGNC), « à peine 20% du territoire » aurait fait l’objet d’une « exploration systématique ».
Cuivre et tantale pour les réseaux électriques, cobalt et lithium pour les batteries… Ces minerais sont devenus essentiels aux transitions énergétique et numérique, mais aussi aux industries de défense. Une demande dont le pays est déjà un acteur incontournable: il fournit à lui seule 73% de la production minière mondiale de cobalt.
« Où se trouvent les futures ressources? »
Mais dans cette course mondiale aux « minerais critiques », ressources stratégiques dont l’approvisionnement est vulnérable, Kinshasa veut désormais reprendre la maîtrise d’une autre richesse. Cartes géologiques, relevés d’exploration, rapports miniers, archives centenaires… Le gouvernement accélère la cartographie du territoire et constitue une banque nationale pour centraliser les données de ses sous-sols, jusqu’ici dispersées.
Louis-Nino Kansoun, redacteur en chef à l’agence Ecofin et analyste minier, résume l’enjeu à TV5MONDE: « Aujourd’hui, la question n’est plus seulement celle des mines qui existent déjà. Mais si nous avons besoin de cuivre ou de cobalt jusqu’en 2030 ou 2050, où se trouvent les futures ressources? »Lire la vidéo
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Plusieurs chantiers sont déjà lancés. Un contrat de 180 millions de dollars conclu en janvier dernier avec l’entreprise espagnole Xcalibur prévoit de cartographier plus de 700.000 km2 grâce à des relevés géophysiques aériens et des données numérisées, selon l’agence de presse britannique Reuters.
Bientôt une banque nationale de données géologiques
L’enjeu est considérable. Les réserves connues de cobalt du pays ont augmenté de plus de 76% entre 2000 et 2025, pour atteindre environ six millions de tonnes. Une progression notamment liée à l’affinement des estimations concernant les vastes gisements de la ceinture de cuivre, région minière d’Afrique centrale et australe à cheval sur le Congo (anciennement au Katanga) et la Zambie.
La reprise en main doit aussi passer par une banque nationale de données géologiques, que Kinshasa veut rendre opérationnelle d’ici fin 2026. Le système vise plusieurs niveaux d’accès. Les informations géologiques de base seraient gratuites, tandis que certaines données plus « sensibles » deviendraient payantes. Les revenus générés doivent servir à financer de nouvelles campagnes d’exploration et de cartographie.
Un choix qui soulève toutefois des questions. Dans d’autres grands pays miniers, comme le Canada ou l’Australie, les données financées par l’État sont mises gratuitement à disposition des investisseurs afin de réduire le risque lié à l’exploration, relève Louis-Nino Kansoun. « Est-ce que les investisseurs seront ouverts à payer les données? », conclut-il.
Cette centralisation doit permettre à Kinshasa de mieux connaître ce qu’elle possède avant d’ouvrir de nouvelles zones aux investisseurs. Mieux cerner le potentiel d’un gisement, pour mieux en estimer la valeur et négocier avec des informations plus précises.
Reprendre la main sur ses propres données
À plus de 6000 kilomètres de Kinshasa, une partie de la mémoire du sous-sol congolais dort encore sur des étagères belges. À Tervuren, près de Bruxelles, l’AfricaMuseum conserve quelque 500 mètres de rayonnages de cartes, carnets de terrain et rapports géologiques remontant pour certains à la période coloniale. Une partie provient d’anciennes sociétés minières belges ayant cessé leurs activités après l’indépendance.
Ces documents centenaires ont retrouvé une valeur inattendue. Les prospecteurs de l’époque recherchaient principalement du cuivre ou de l’or, mais certaines archives mentionnent aussi du cobalt ou du lithium, devenus de nos jours des minerais critiques plus convoités encore.
Des acteurs privés se positionnent sur ces données. La société américaine KoBold Metals, spécialisée dans l’exploration minière appuyée notamment par l’intelligence artificielle, a obtenu un accès à des données minières congolaises en juillet et participe à la numérisation d’archives conservées à l’université de Lubumbashi. Selon l’Agence France-Presse, environ 170.000 pages avaient déjà été numérisées en février 2026.
Cette implication illustre le paradoxe auquel Kinshasa est confronté. Pour mieux connaître son sous-sol, le pays s’appuie sur des partenaires étrangers capables de numériser et d’analyser de grandes quantités d’informations. Toutefois certains sont aussi des entreprises qui cherchent elles-mêmes les gisements de demain.

Parmi les 106 projets miniers industriels en cours recensés en RDC par l’agence Ecofin en 2026, 24 sont pilotés par des entreprises canadiennes, 19 australiennes et 18 chinoises. Ces données propres à Ecofin ne sont pas exhaustives.
Agence Ecofin
L’enjeu devient alors de savoir qui accède à ces données et à quelles conditions. « Le pays se retrouve dans une posture où tous ses partenaires avec qui il négocie des contrats sont plus informés que lui-même », souligne Louis-Nino Kansoun. « La souveraineté ne consiste pas seulement à dire que les données nous appartiennent », prévient-il. Pour lui, le défi sera aussi de savoir quand Kinshasa développera « ses propres outils » et « ses propres capacités techniques ».
Cartographier pour mieux régner
Derrière cette cartographie se joue alors un rapport de force économique. Une connaissance plus précise de son sous-sol peut permettre à Kinshasa de mieux valoriser les zones ouvertes à l’exploration, de mettre les investisseurs en concurrence et d’orienter les capitaux vers certains projets.
Louis-Nino Kansoun évoque notamment le cas d’une entreprise qui, après avoir obtenu un permis pour rechercher un minerai, en découvre un autre, plus précieux. « C’est là où se trouve le levier de négociation. »
Moïse Liboto Makuta, directeur du groupe de réflexion sur les politiques extractives Natural Resource Governance Institute, confiait à Reuters ce mardi, disposer de données géologiques complètes permet au gouvernement de négocier sur la base de connaissances plutôt que de conjectures, avec l’espoir d’obtenir de meilleures conditions et davantage de recettes publiques.
L’enjeu prend une dimension supplémentaire alors que Washington cherche à réduire l’avance prise par Pékin dans les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. La Chine occupant depuis les années 2000 une place centrale dans le secteur minier congolais. En 2008, le « contrat du siècle » avait notamment lié plusieurs milliards de dollars d’investissements chinois à l’accès au cuivre et au cobalt congolais.
Le chercheur Christian-Géraud Neema Byamungu, spécialiste des relations sino-africaines et du secteur minier congolais, précisait en avril dernier auprès de notre journaliste Simon Rodier. « La RD Congo est un pays qui est riche en ressources naturelles, donc, un pays sur lequel on peut parier. »
Ancienne bataille, nouveaux outils
Bien avant les bases de données et l’intelligence artificielle, la connaissance du sous-sol congolais pesait déjà dans les rapports de pouvoir. Le politologue Bob Kabamba, professeur à l’Université de Liège, rappelait à notre journaliste que « Léopold II avait déjà l’information que c’était un filon de cuivre qui allait au-delà de son territoire », avant de préciser que le souverain avait négocié pour intégrer cette zone au territoire sous son contrôle.
Plus d’un siècle plus tard, les cartes ont changé de support. Aux carnets des géologues s’ajoutent relevés aériens, satellites, bases numériques et intelligence artificielle. Mais l’objectif reste le même: mieux connaître le sous-sol pour identifier les gisements susceptibles d’être exploités.

