PR PENDA MBOW, HISTORIENNE – « Momar-Coumba Diop mérite une reconnaissance officielle »

Dans cet entretien à l’occasion du deuxième anniversaire du décès du professeur Momar-Coumba Diop, l’historienne sénégalaise Penda Mbow plaide pour une reconnaissance officielle du défunt sociologue, compte tenu de son immense apport en matière de recherche en sciences sociales.

Ce 7 juillet coïncide avec le deuxième anniversaire du décès du professeur Momar Coumba Diop. On sait que vous étiez très lié à lui. Que retenez-vous de ce grand intellectuel ?

Momar nous manque énormément. Son sourire, son élégance, la profondeur et la pertinence de ses idées, mais aussi son immense générosité intellectuelle, nous manquent au quotidien.

C’était un homme qui donnait sans compter. Lorsqu’on lui soumettait un texte, il prenait le temps de le lire attentivement, de le corriger, de le raturer, d’y apporter des observations et des recommandations. Si l’on acceptait ses critiques avec humilité et que l’on suivait ses conseils, on obtenait un texte presque parfait.

Sa maladie, qu’il combattait depuis les années 1980, a profondément marqué son parcours. Après une lourde opération, il avait pratiquement perdu la voix. Pour beaucoup, cela aurait constitué un frein insurmontable. Lui, au contraire, a transformé cette épreuve en force. Il s’est consacré presque exclusivement à la recherche scientifique et à la production de connaissances.

Si je devais résumer Momar Coumba Diop, je dirais qu’il incarnait la rigueur intellectuelle, la production du savoir et l’encadrement des autres. Il ne formait pas seulement des étudiants, mais aussi de jeunes collègues, parfois même des chercheurs plus expérimentés.

Momar Coumba Diop a profondément marqué les sciences sociales en Afrique. Il avait une capacité rare à produire de la pensée structurée, rigoureuse et innovante.

Sur le plan humain, quel rapport entreteniez-vous avec lui ?

Notre relation dépassait largement le cadre universitaire. J’entretenais avec Momar une relation profondément fraternelle. Je connaissais ses inquiétudes, notamment celles liées à sa maladie.

(…) Il pouvait m’exprimer une préoccupation par courriel, puis par Sms, ensuite par téléphone et enfin venir me voir en personne pour évoquer exactement la même chose. À chaque fois, je prenais le temps de l’écouter sans jamais manifester le moindre agacement. Je lui répondais avec la même attention et le même respect.

Nous nous voyions très régulièrement, parfois presque tous les jours, au minimum une fois par semaine. Nous parlions longuement de l’actualité politique, de la société sénégalaise et de la recherche.

Momar possédait une connaissance extrêmement fine du Sénégal. Il m’a également fait découvrir de nombreux ouvrages, chercheurs et articles qui ne relevaient pas forcément de mon domaine de spécialité.

Avec Mangoné Ndiaye et Boubacar Boris Diop, il fait partie des personnes qui ont le plus contribué à ma formation intellectuelle. Chacun d’eux a joué un rôle déterminant dans mon parcours. Sans ces références, je ne pense pas que j’aurais eu le rayonnement que l’on me reconnaît aujourd’hui dans les champs social et politique.

Comment expliquer la place importante qu’il occupe dans les sciences sociales africaines ?

Son importance s’explique d’abord par la richesse et la diversité de ses travaux. Dès sa thèse, il s’est intéressé à des objets novateurs, notamment l’organisation des dahiras mourides en milieu urbain. Ce travail pionnier a ouvert la voie à de nombreuses recherches sur les confréries religieuses et leur inscription dans les dynamiques urbaines.

Par la suite, il a élargi ses champs d’études à de nombreux domaines, allant de la sociologie à la science politique, en passant par l’anthropologie. Il a travaillé avec des institutions étatiques, notamment sur des réflexions prospectives liées au développement du Sénégal, particulièrement durant les périodes de politiques d’ajustement structurel.

Il a également publié des ouvrages majeurs, souvent en collaboration avec d’autres chercheurs, qui font aujourd’hui référence dans l’analyse du système politique sénégalais. Parmi eux, des travaux sur les transformations politiques du Sénégal après les événements de 1988, qui ont constitué un tournant dans la compréhension des dynamiques démocratiques du pays.

Son influence s’est également manifestée à travers la création et l’animation de groupes de recherche, notamment autour du Crepos, où il a réuni historiens, sociologues, économistes et juristes. Il a ainsi contribué à structurer un véritable espace de production scientifique interdisciplinaire.

Enfin, ses travaux sur les relations entre le Sénégal et ses voisins ont marqué une étape importante dans la réflexion sur les enjeux géopolitiques en Afrique de l’Ouest, en mettant en lumière l’importance des frontières héritées de la colonisation et des dynamiques régionales.

Comment expliquez-vous que malgré ce rôle si important dans la promotion des sciences sociales au Sénégal et en Afrique, il soit aujourd’hui relativement moins visible dans l’espace public ?

Je crois que le principal handicap de Momar, c’est qu’il ne communiquait pas. Il était entièrement tourné vers la recherche et la production du savoir, mais très peu vers la prise de parole publique ou médiatique.

Pendant que d’autres chercheurs rendaient leurs travaux visibles dans l’espace public, lui restait dans un univers essentiellement académique. De ce fait, beaucoup de ses travaux ont été connus et appropriés par des cercles d’élite, mais pas par le grand public.

Ses collègues universitaires connaissaient son importance, mais en dehors de ces milieux, il restait relativement peu visible. C’est une forme de reconnaissance limitée, qui contraste avec l’ampleur réelle de son œuvre.

Il faut aussi dire que dans notre contexte, la reconnaissance passe souvent par la communication, les médias, les conférences publiques. Or Momar n’était pas dans cette logique. Il était dans une forme de travail de fond, presque silencieux, mais extrêmement productif.

Quel regard portez-vous sur les hommages et sur sa reconnaissance institutionnelle après son décès ?

Après sa disparition, on a pu mesurer l’ampleur de son impact. De nombreux hommages sont venus de chercheurs, d’universités et d’institutions, ce qui montre qu’il occupait une place centrale dans la production du savoir en Afrique.

Je pense qu’il mérite une reconnaissance officielle, notamment à travers des distinctions honorifiques. Ce sont des choses qui n’ont pas été pleinement réalisées de son vivant, ce qui renforce aujourd’hui le sentiment d’un hommage incomplet.

Pour autant, son œuvre continue de vivre à travers ses publications, ses étudiants et les chercheurs qu’il a formés. C’est sans doute là la forme la plus durable de reconnaissance.

Selon vous, quelles initiatives permettraient de mieux honorer son héritage et de réduire l’oubli autour de son œuvre ?

Aujourd’hui, il serait important de préserver et de valoriser ses travaux de manière structurée. Cela peut passer par la création de centres de documentation, la numérisation de ses écrits, ou encore la mise à disposition de ses archives pour les étudiants et chercheurs.

Il existe déjà des exemples dans d’autres contextes où des bibliothèques ou des centres de recherche ont été dédiés à de grands intellectuels.

Il serait également souhaitable d’organiser des colloques réguliers en son honneur, afin de continuer à discuter de ses travaux et de les faire vivre dans les débats scientifiques contemporains. C’est une manière de prolonger son œuvre au-delà de sa disparition.

Enfin, il pourrait être pertinent que des institutions universitaires ou l’État reconnaissent officiellement son apport, à travers des distinctions ou la dénomination d’espaces académiques à son nom.

Il mériterait également de recevoir les palmes académiques de la France compte tenu de ses liens avec ce pays et sa collaboration avec des institutions de recherche comme le Cnrs et l’Ird.

Ce sont des gestes symboliques, mais qui ont un impact fort sur la mémoire collective.

Mais au-delà de tout cela, je crois que la meilleure manière de lui rendre hommage reste de poursuivre ce qu’il a toujours défendu : le travail intellectuel sérieux, rigoureux et exigeant. C’est dans la continuité de cette exigence que son héritage pourra véritablement perdurer.

Entretien réalisé par Seydou KA (photo : Mbacké BA)
SOURCE LESOLEIL

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