250 ans des États-Unis: les zones d’ombre des «Pères fondateurs» occultées par Trump
En amont des 250 ans des États-Unis, Donald Trump a mis sur pied un musée virtuel à la gloire des grandes figures du pays. Au centre de ce dispositif mémoriel, les « Pères fondateurs », ramenés à la vie grâce à l’intelligence artificielle, relatent leurs vies sous un prisme mélioratif, quitte à passer sous silence certaines réalités historiques.
Par : Jean-Baptiste Breen – SOURCE RFI
Le 4 juillet, les États-Unis fêteront leurs 250 ans. Arc de triomphe, courses de voitures, jeux patriotiques… en chef d’orchestre de ce capharnaüm, Donald Trump a également mis sur pied Freedom 250, un organisme chargé de façonner ces célébrations à son image.
L’un des projets, moins médiatisé, de la structure fondée en décembre 2025, promet de conter « l’histoire extraordinaire » de la fondation des États-Unis. « Découvrez comment la génération fondatrice a transformé une idée audacieuse en une nation », surenchérit le volet « Histoire » du site internet de Freedom 250.
Entre deux leçons vidéo sur la guerre d’indépendance dispensées, en partie, par Larry P. Arnn, un universitaire membre du think-tank trumpiste de la Heritage Foundation, le site de Freedom 250 abrite également le Founders Museum (le musée des Fondateurs). Entièrement virtuelle, cette grande galerie est l’œuvre de PragerU, un groupe de communication ultra-conservateur omniprésent dans les préparatifs mémoriels de cette année. L’exposition voit se succéder les portraits de figures – presque exclusivement masculines – de l’indépendance américaine.
Dans un semblant de nécromancie numérique, les tableaux des illustres personnages sont animés avec l’aide de l’intelligence artificielle et partagent un court récit de leurs vies. Mais dans leur réincarnation temporaire, les « Pères fondateurs » se gardent bien de tout raconter et passent sous silence les zones plus sombres de leur vie.
« Tous les hommes sont égaux »
Et pour cause, sur les soixante noms inscrits dans ce musée en ligne, seuls quatre sont isolés comme étant les « Pères fondateurs ». Les autres sont uniquement qualifiés de signataires de la Déclaration d’indépendance, ratifiée pour la première fois en 1776. Si le qualificatif n’est apparu qu’au XXe siècle, il ne désigne pas toujours les mêmes individus. Ici, seuls Thomas Jefferson, Benjamin Franklin, Samuel Adams et son cousin John Adams forment ce cercle très fermé.
« Il s’agit des quatre individus les plus actifs pendant la période révolutionnaire et qui participent à la rédaction de la déclaration d’indépendance », explique Agnès Delahaye, professeure d’histoire et de civilisation américaines à l’université Lumière Lyon 2 et autrice de À qui appartient le 4 juillet ? L’indépendance américaine et sa mémoire. La spécialiste, qui s’étonne de l’absence inexpliquée de George Washington, le premier président américain, considère également que les quatre figures ont été choisies car faisant partie des plus connues. Samuel Adams, par exemple, n’a ni plus ni moins qu’une bière à son nom.

Dans le mémorial virtuel de Trump, l’avatar de Benjamin Franklin se présente aux spectateurs comme un « imprimeur de métier et philosophe par inclination […] qui a bâti une presse imprimant la sagesse pour l’Homme ordinaire ». Propriétaire de la Gazette de Pennsylvanie, Franklin était effectivement une figure importante de la presse du XVIIIe siècle aux États-Unis. Sa courte autobiographie générée par IA omet toutefois de mentionner que cette activité, si elle a pu servir son combat en faveur de l’indépendance américaine, l’a également fait profiter de l’esclavage.
Son journal diffusait en effet des publicités pour des ventes d’esclaves ou encore des avis de recherche d’esclaves en fuite. Sans oublier que si l’Histoire retient sa mobilisation, vers la fin de sa vie, en faveur de l’abolition, il convient de rappeler que Franklin a lui-même été propriétaire d’esclaves. « Le foyer Franklin a possédé des personnes réduites en esclavage entre 1735 et 1790 ; il aurait acheté au moins sept individus : Joseph, Jemima, Peter, King, Othello, George et Bob », précise le site du musée londonien sur Benjamin Franklin.
Une facette non négligeable du personnage, pourtant passée intégralement sous silence dans cette exposition virtuelle. Le fantôme numérique de Franklin insiste de surcroît sur le fait que rien, dans sa vie, n’équivalait à l’apposition de sa signature sur la déclaration d’indépendance… dont les premières lignes stipulent que « tous les Hommes sont créés égaux » et dotés de trois droits : « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur ».
« Le racisme est ancré dans leur mentalité »
Ce texte, attribué quasi-exclusivement à Thomas Jefferson dans la galerie de Freedom 250, s’appuie en réalité sur des écrits préalables, notamment la déclaration des droits de Virginie. « Quand l’encre eut séché, le monde changea, assure le clone artificiel du troisième président des États-Unis, chaque mot devenu une torche allumée pour la postérité. » Il poursuit son éloge d’une nation florissante, d’un monde nouveau, dont il veut faire un « empire de liberté ».
Cette vision édulcorée de l’Amérique du XVIIIe siècle occulte, elle aussi, les quelque 460 000 esclaves pour qui la déclaration d’indépendance ne changea rien. La population asservie de ces États-Unis naissants représente alors près de 20% des habitants des treize colonies. Thomas Jefferson lui-même, malgré son engagement apparent en faveur de la liberté et ses multiples déclarations à l’encontre de la traite négrière, était un important propriétaire d’esclaves, issu de la classe des planteurs de Virginie. Sur toute la durée de sa vie, il a eu en sa possession un total de plus de 600 individus, selon les estimations.

Sans être partagée par tous les signataires de la déclaration d’indépendance, qui débattent du bienfondé de l’institution esclavagiste, cette attitude, rétrospectivement paradoxale, des « Pères fondateurs » issus des sociétés de planteurs des colonies du sud, comme Jefferson, en dit long sur leur compréhension de la liberté.
« Il ne faut pas oublier que le racisme, c’est-à-dire leur conception de l’infériorité fondamentale des hommes et des femmes noirs, est ancré dans leur mentalité », remarque Agnès Delahaye. « Pour eux, il n’y a pas de contradiction à prôner un universalisme qui exclut les Noirs, comme ils excluent les femmes d’ailleurs. »
De fait, les voix des Noirs libres ou libérés, descendants d’esclaves, s’élèvent au cours du XIXe siècle contre cette déclaration dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. David Walker, un abolitionniste né d’une mère libre et d’un père asservi, écrit dans les années 1820 son Appel aux citoyens de couleur du monde, mais plus particulièrement, et très expressément, à ceux des États-Unis d’Amérique. Après avoir cité le préambule de la déclaration des « Pères fondateurs », il interpelle les Américains blancs : « Comparez vos propres paroles à vos cruautés et aux meurtres que vos pères — cruels et impitoyables — et vous-mêmes avez infligés à nos pères et à nous-mêmes ; à nous, hommes qui n’avons jamais donné à vos pères ni à vous la moindre provocation. »
Autochtones « sans foi ni humanité »
Ce pamphlet s’inscrit dans une littérature plus large, critique de l’action des « Pères fondateurs », perçue comme une injustice trop souvent ignorée. Car malgré les considérations de certains pour la cause des esclaves, « ce sont des hommes de leur temps qui pensent que les droits politiques et la liberté doivent appartenir aux personnes qui sont capables d’en faire quelque chose. Et les Noirs n’en font pas partie », ajoute Agnès Delahaye.
Jefferson, par exemple, milite progressivement pour une « transition lente vers l’abolition de l’esclavage. Il s’interroge sur ce qui sera fait de toutes ces personnes noires une fois libres et envisage, comme solution, le premier projet de colonisation, c’est-à-dire le renvoi des esclaves libérés vers l’Afrique », poursuit la chercheuse. « Il n’est pas du tout question de créer l’intégration ».
Situation similaire pour une autre frange de la population américaine, ignorée dans le musée virtuel : les autochtones. Décimées par les maladies apportées par les différentes vagues de colons européens, expropriées de leurs terres, régulièrement déplacées, ces différentes nations indigènes souffrent également de la vision essentialiste inhérente à la pensée de nombreux « Pères fondateurs ».
« Dans le cas des autochtones, il y a au tout début une cohabitation entre le bon sauvage et le sauvage barbare, pour utiliser le terme rousseauiste », précise Agnès Delahaye. « Pendant la période révolutionnaire, il y a clairement un renforcement d’une vision racialisante qui se retrouve dans la déclaration d’indépendance ». Les signataires y accusent effectivement le roi d’Angleterre de s’être « efforcé d’attirer les impitoyables sauvages indiens » jusqu’aux habitants des frontières des treize colonies avant d’ajouter que leur « règle connue de la guerre est une destruction sans distinction de tous âges, sexes et conditions ».
Les « Pères fondateurs » sont particulièrement inquiets à l’idée que les Britanniques ou les Français utilisent les nations autochtones pour combattre leurs troupes. Un an avant la signature de la déclaration d’indépendance, John Adams assure dans une correspondance du 7 juin 1775 que « les Indiens mènent leurs guerres entièrement sans foi ni humanité », les qualifiant de « chiens de sang » qui « scalpent les hommes et massacrent des femmes et des enfants ».

À cette vision déshumanisante s’ajoute l’obsession des « Pères fondateurs » pour l’expansion de leurs territoires, dont les populations indigènes vont être les premières victimes. En 1803, Thomas Jefferson achète la Louisiane à Napoléon Bonaparte, ce dont son avatar virtuel se félicite : « l’expansion vers l’ouest était vitale pour la santé et la prospérité de cette nation. »
La même année, dans une lettre adressée au gouverneur du territoire de l’Indiana, William Henry, le vrai Thomas Jefferson encourage son interlocuteur à utiliser le commerce pour pousser les autochtones à s’endetter. « Nous observons que lorsque ces dettes dépassent ce que les individus peuvent payer, ils deviennent disposés à les éponger par une cession de terres. » Tout ceci sans parler des ravages, incendies, mises à sac, meurtres et déplacements des centaines de milliers d’indigènes dans les guerres d’expansion.
« Rien d’historique »
« Le musée virtuel de Trump n’a rien d’historique. Sa démarche est de construire une histoire nationale lisse, qui n’est pas contextuelle », insiste Agnès Delahaye. « Le grand déni de cette perspective, qui fait commencer l’Amérique en 1776, est tout simplement de nier l’existence de l’histoire coloniale. » De fait, cette version du récit idéalisé des États-Unis ignore des décennies de travaux historiques qui s’attachent à déconstruire et nuancer la chronologie de la fondation du pays mais aussi la personnalité de ceux qui y ont participé.
Ceux que le roman national retient comme les « Pères fondateurs » ont « su faire leur propre auto-promotion dès leur vivant, surtout Benjamin Franklin qui pendant toute sa période en France, était l’Américain le plus connu des Français ». Si son visage est aujourd’hui associé aux billets de 100 dollars sur lesquels il trône, Franklin avait à l’époque fait graver des médailles à son effigie pour se faire connaître auprès des Français.
Ce musée numérique agit comme l’énième conséquence de la croisade contre le wokisme du président des États-Unis. En mars 2025, le New York Times avait révélé une liste de mots à éviter pour les différentes agences américaines, parmi lesquels « Noir », « Amérindiens », « oppression », « femmes » ou encore « discrimination ».
Avec ce spectacle mémoriel, Donald Trump n’invente pas une nouvelle histoire romancée de l’Amérique. Au contraire. Le milliardaire abat méticuleusement des décennies de recherche universitaire qui s’efforcent de questionner un héritage trop souvent idéalisé au profit d’un discours identitaire toujours plus décomplexé.

