« Déposés comme des colis UPS »: un accord secret entre les États-Unis et le Cameroun pour y expulser des migrants?

Une enquête du journal américain The New York Times a révélé que les États-Unis ont conclu cet hiver un accord secret avec le Cameroun pour y expulser des migrants, alors même qu’aucun d’entre eux n’est originaire de l’État d’Afrique centrale. Selon le média américain, Yaoundé aurait subi les pressions de Washington pour accueillir les migrants. 

Par TV5MONDE

Washington et Yaoundé ont-ils trouvé un accord en novembre dernier permettant de monnayer l’expulsion de migrants? C’est ce que révèle une enquête du New York Times publié le 25 mars dernier. Selon le journal américain, l’administration Trump aurait versé 30 millions de dollars à l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Cameroun, en l’échange de l’expulsion de migrants dans le pays africain. 

Une fois cet accord trouvé, Washington serait resté silencieux face à la répression meurtrière des manifestants ordonné par le gouvernement camerounais lors de la crise post-électorale, en octobre dernier. C’est le 12 janvier, deux jours avant le premier vol d’expulsion, que le Département d’État a annoncé le versement des 30 millions de dollars à l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) camerounaise. 

Au moins 17 migrants expulsés depuis janvier

Une note de service interne obtenue par le New York Times établit un lien direct entre ce paiement et l’accord d’expulsion. Selon un responsable camerounais, s’exprimant sous couvert d’anonymat auprès du New York Times, l’arrangement peut être qualifié de « chantage ». Le New York Times a pu consulter des correspondances internes du Département d’État américain, indiquant que les diplomates de Washington usaient de ce silence en leur faveur lors des négociations de l’accord.

Pendant cette période, le président Paul Biya, 93 ans et fraîchement réélu, faisait face à une condamnation internationale pour sa gestion répressive des manifestations post-électorales au Cameroun. Pour Washington, cet isolement représentait un levier de négociation non négligeable, rapportent nos confrères. 

Ce sont au moins 17 migrants qui auraient été expulsés vers le Cameroun depuis janvier, selon le journal américain. Et aucun n’est camerounais. La quasi-totalité bénéficiait de décisions de tribunaux américains les protégeant contre le renvoi dans leur pays d’origine, où ils risquaient des persécutions ou de l’emprisonnement. 

Parmi ces migrants, figurent des personnes ayant fui la guerre, des opposants politiques ou encore des personnes persécutées en raison de leur orientation sexuelle, nous apprend le média américain. Certains ont été embarqués menottés et enchaînés à bord de vols affrétés par le Département de la Sécurité intérieure américain, sans même connaître leur destination. Selon le média américain Latin Times, un expulsé a déclaré qu’ils avaient été « déposés comme des colis UPS » à Yaoundé. 

Une fois arrivés au Cameroun, les migrants ont été placés dans un centre de rétention gouvernemental. Selon un enregistrement vidéo obtenu par le New York Times, un responsable du ministère camerounais des Affaires étrangères leur a déclaré: « Vous allez retourner dans votre pays. Le nouveau gouvernement américain a une politique, et il fera tout pour la mettre en œuvre ».

Une “faille juridique”

Pour l’avocat des personnes expulsées, cité par le New York Times, cet accord est tout simplement une « vente d’êtres humains ». Un autre avocat, cité par le journal américain Latin Times, a décrit, lui, le dispositif comme une « faille juridique » qui permet des expulsions vers des pays tiers, susceptibles de renvoyer ensuite les migrants vers des situations dangereuses.

Le cas d’une ressortissante marocaine, rapporté par le Latin Times, illustre ce danger. Protégée par une ordonnance américaine interdisant de la renvoyer dans son pays d’origine, elle a finalement été expulsée vers le Cameroun, un pays qu’elle n’avait jamais visité. Mais cette destination est une impasse, pour elle. 

En effet, les relations homosexuelles y sont également criminalisées, tout comme au Maroc. Les autorités camerounaises lui ont demandé si elle souhaitait rester. Craignant pour sa sécurité, elle a donc refusé et a alors été renvoyée au Maroc, précisément le pays dont la justice américaine avait ordonné de la tenir éloignée.

Des dizaines de pays africains mis sous pression?

Interrogé par le New York Times, Chris Melzer, le porte-parole du HCR, a déclaré que l’organisation « n’avait pas été informée » du lien entre « le versement du Département d’État » et « l’accord d’expulsion ». Il a également précisé que ce financement correspondait au montant annuel habituel reçu des États-Unis.

Le représentant camerounais des Affaires étrangères a pourtant été catégorique devant les personnes expulsées: « Vous n’êtes pas des réfugiés, vous ne pouvez pas demander le statut de réfugié au Cameroun », affirme le New York Times. Le Cameroun n’est pourtant pas un cas isolé. Selon le magazine américain Time, des sites en Guinée équatoriale, mais aussi au Ghana ont également servi de lieux de transit pour de nombreux demandeurs d’asile renvoyés contre leur gré dans leur pays d’origine. 

D’après une enquête de la commission des affaires étrangères du Sénat américain, rapportée par le New York Times, Washington fait « activement pression » sur des dizaines de pays pour qu’ils acceptent des migrants expulsés, et aurait versé au moins 32 millions de dollars directement à des gouvernements tiers dans ce cadre.

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