« La démocratie ce n’est pas pour nous »: Ibrahim Traoré écarte l’idée d’élections au Burkina Faso, un rapport révèle des crimes de guerre

L’ONG Human Rights Watch a publié, ce jeudi 2 avril, un rapport qui désigne les responsables de crimes de guerre au Burkina Faso, alors que le capitaine Ibrahim Traoré affirme que les Burkinabè doivent « oublier » la démocratie. Jean-Baptiste Gallopin, chercheur à HRW, détaille pour TV5MONDE les résultats de l’enquête qui recueille quelques 380 témoignages.

Les meurtres de civils au Burkina Faso ne sont pas des bavures isolées: c’est ce que révèle un rapport de Human Rights Watch (HRW) qui expose l’ampleur des crimes de guerre perpétrés dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, depuis la prise de pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré.

L’organisation non gouvernementale a publié son enquête intitulée « Personne ne pourra s’échapper », ce jeudi 2 avril. Ce document de 316 pages met en lumière les atrocités commises par les forces armées burkinabè et par les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), avec un bilan de plus de 1.800 civils tués entre 2023 et 2025.

« On ne parle même pas d’élections »

Ces révélations font surface alors que le chef du pouvoir militaire, le capitaine Ibrahim Traoré, a déclaré que les Burkinabè devaient « oublier » la démocratie, dans un entretien accordé à plusieurs médias ce jeudi 2 avril. « On ne parle même pas d’élections, d’abord (…) il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie ce n’est pas pour nous« , a-t-il affirmé à l’occasion de l’an 1 de la proclamation de la « Révolution progressiste populaire ». 

La Charte de la transition a été modifiée pour cette proclamation, le 27 mars. Elle permet au capitaine Ibrahim Traoré de rester au pouvoir cinq ans de plus à compter de juillet 2024, date de fin officielle de la transition, et à se présenter aux « élections présidentielle, législatives et municipales« , prévues au terme de ces cinq années.

Le régime militaire a dissous, en octobre 2025, la Commission électorale nationale indépendante (Céni), puis, en février dernier, les partis politiques, dont les activités étaient déjà suspendues. « Nous ne sommes pas dans une démocratie« , avait-il déjà assumé l’année dernière.

Pour parvenir aux conclusions de son rapport, Human Rights Watch a mené une enquête approfondie sur une période d’un an et demi, documentant 57 incidents à travers le pays. Jean-Baptiste Gallopin, chercheur à Human Rights Watch, explique à TV5MONDE que ce travail a été réalisé dans un contexte de répression du journalisme indépendant et de l’activité politique, rendant les témoins réticents à s’exprimer. 

« C’est un travail qui a été très difficile, puisqu’aujourd’hui règne au Burkina Faso un climat de terreur et de paranoïa (…). Les témoins craignent pour leur vie, ils ont très peur« .

Jean-Baptiste Gallopin, chercheur à Human Rights Watch

380 témoignages recueillis

L’organisation a ainsi dû recourir à des interviews téléphoniques et à des rencontres avec des survivants réfugiés dans les pays voisins. Au total, 380 témoignages ont été recueillis. L’analyse a été complétée par des images satellites, des vidéos et des photos diffusées sur les réseaux sociaux, ainsi que par une méthode utilisant l’intelligence artificielle pour analyser des milliers de vidéos en ligne.

Parmi les images analysées, certaines ont été récupérées sur les réseaux sociaux du Jnim « qui combat le gouvernement« , explique Jean-Baptiste Gallopin. D’autres proviennent de la chaîne de radio et télévision gouvernementale du Burkina Faso.

Le rapport révèle que « le ciblage des civils est vraiment devenu un élément de stratégie des deux côtés » du conflit, indique le chercheur du HWR. Le Jnim attaque les populations sous contrôle gouvernemental, les accusant de soutenir le gouvernement. En réponse, le gouvernement burkinabé cible les populations vivant sous l’influence du Jnim, les assimilant à des terroristes. 

Le gouvernement responsable de la majorité des morts

« Une dynamique très claire s’est enclenchée depuis la décision de la junte de recruter des dizaines de milliers de civils dans la milice des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), qui a mené à de nouvelles attaques« , estime Jean-Baptiste Gallopin. Le Jnim a commencé à viser les villages où ce recrutement avait lieu. Le gouvernement et les VDP ont quant à eux ciblé les personnes qui refusaient de s’engager.

Le rapport révèle qu’environ 1.200 civils, soit une forte majorité, ont été tués dans des attaques du gouvernement et des VDP. Certaines attaques sont ciblées, comme celles contre la communauté peule, qui font partie d’une politique de nettoyage ethnique, selon le chercheur.

Juste une « partie immergée de l’iceberg »

Les forces gouvernementales et les VDP sont accusées de cibler cette ethnie, entraînant le déplacement de dizaines de milliers de personnes. Des villages entiers ont été attaqués, des civils tués, et leurs biens pillés et détruits. « Les violations que nous avons pu documenter sont la partie immergée de l’iceberg« , rappelle le chercheur. 

Face à ces violations, Human Rights Watch appelle la Cour pénale internationale à ouvrir un examen préliminaire sur la situation au Burkina Faso, première étape vers une enquête formelle. L’organisation exhorte également les États à poursuivre les responsables de ces crimes, qu’ils soient membres du Jnim ou de l’armée burkinabé. Face à ces accusations, Ibrahim Traoré a affirmé, ce jeudi, qu’« il n’y a pas de preuves« .

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