Vers une crise énergétique majeure? – Comment l’Iran abat sa seconde carte avec la “Porte des Larmes”

Alors que les rebelles Houthis ont lancé depuis le Yémen leur premier missile contre Israël depuis le début du conflit, le régime de Téhéran, qui utilise ce groupe comme bras armé, vient d’abattre une nouvelle carte stratégique: le détroit de Bab-el-Mandeb, surnommé la “Porte des Larmes” en arabe. Véritable artère vitale entre l’Europe et l’Asie et porte d’entrée du canal de Suez, ce passage devient, après le détroit d’Ormuz, le second point d’étranglement de l’économie mondiale. “L’objectif est de provoquer un chaos économique et financier à l’échelle planétaire”, analyse l’expert en défense Roger Housen.

Luc Beernaert, SW – SOURCE 7/7

Ce détroit, qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden, est la quatrième route maritime la plus stratégique au monde pour le transit de l’énergie (pétrole et gaz), juste après le détroit d’Ormuz, de Malacca (entre la Malaisie et Sumatra) et le canal de Suez. Baptisé la Porte des Larmes en raison des périls de sa navigation, ce goulot d’étranglement est crucial: il constitue la route la plus courte entre l’Asie et le Vieux Continent. À lui seul, il voit passer environ 12 % du commerce mondial.

En cas de blocage, le canal de Suez devient inaccessible. Les navires sont alors contraints de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, un détour qui rallonge le voyage de deux semaines et engendre un surcoût d’environ un million de dollars (920.000 euros) par trajet.

Un impact direct sur l’Europe

L’impact sur les chaînes d’approvisionnement et l’inflation s’était déjà fait sentir fin 2023, lorsque les Houthis, armés et pilotés par Téhéran, avaient attaqué une trentaine de navires pour faire pression sur Israël. Un blocus total aggraverait non seulement la flambée des prix du carburant, mais paralyserait aussi les importations asiatiques vers l’Europe. Les composants essentiels et les matières premières nécessaires aux panneaux solaires, aux éoliennes, aux smartphones ou aux véhicules électriques, cruciaux pour notre transition énergétique et donc notre indépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz, verraient leurs prix s’envoler.

La semaine dernière, des sources militaires en Iran ont déjà averti que le pays ouvrirait un nouveau front dans le détroit de Bab-el-Mandeb si le territoire iranien subissait de nouvelles attaques. L’attaque de missiles des Houthis contre Israël marque le coup d’envoi de cette escalade.

“Après quatre semaines de conflit, cela s’inscrit dans la stratégie d’escalade horizontale de Téhéran”, analyse l’ancien colonel Roger Housen. “L’Iran instrumentalise les Houthis pour internationaliser le conflit et générer une instabilité financière globale. Le but ultime: contraindre Donald Trump et Benyamin Netanyahou à stopper les hostilités.”

Roger Housen: “Téhéran ne souhaitait pas abattre toutes ses cartes d’un coup. Le régime iranien n’active les Houthis qu’au moment où il juge nécessaire d’envoyer un signal fort à Washington et à la communauté internationale.”

“Cependant, la raison principale de cette retenue initiale est d’ordre intérieur. Au Yémen, les forces gouvernementales soutenues par les Saoudiens opposent une vive résistance aux Houthis, qui occupent une partie du territoire. De plus, la population yéménite tient les dirigeants houthis pour responsables de la crise socio-économique actuelle. Ces derniers craignent donc qu’une riposte massive des États-Unis ou d’Israël n’exacerbe l’hostilité du peuple à leur égard.”

“Avec leur propre flotte, ils sont incapables de couler des pétroliers, et nul ne sait s’ils disposent de mines sous-marines. Les capacités militaires des Houthis ont été sérieusement entamées ces dernières années. Les Saoudiens ont prêté main-forte au gouvernement yéménite pour les affaiblir, tandis qu’Israël a bombardé plusieurs zones du pays sous leur contrôle. Mais les menaces des Houthis de tirer sur les navires avec des missiles antinavires et des drones, dont ils disposent encore par milliers, suffisent pour pousser les armateurs à jouer la carte de la sécurité et à privilégier la route du Cap.”

“Les Houthis mettent l’économie mondiale sous pression afin de pousser les pays européens et asiatiques à inciter Netanyahou et Trump à mettre fin à la guerre.”

Roger Housen, expert en défense

“Ils se heurtent au même dilemme que pour le détroit d’Ormuz. L’essentiel de l’arsenal capable de verrouiller le passage (drones, missiles antinavires et vedettes d’attaque) est dissimulé dans des villages côtiers ou enterré dans des caches souterraines. S’il est possible de frapper de nombreuses cibles depuis les airs, la situation devient inextricable dès lors qu’elles sont fondues au sein de la population civile. Face à ce scénario, seules deux options subsistent: le déploiement massif de troupes au sol ou la recherche d’un compromis diplomatique avec Téhéran.”

“C’est l’hypothèse la plus probable. Washington et Israël vont pilonner des cibles, détruire quelques navires ici et là, mais ils resteront impuissants face aux dépôts d’armes enterrés ou dissimulés au sein de la population civile. Pour les neutraliser, il faudrait un déploiement massif de troupes au sol, des ‘boots on the ground’, ce qui me semble peu probable. Les Houthis sont conscients de leur infériorité militaire face aux Américains et aux Israéliens. Mais tout comme l’Iran accentue la pression économique sur l’Occident en menaçant le détroit d’Ormuz, ce groupe de substitution à la solde de Téhéran utilise désormais le Bab-el-Mandeb comme une carte maîtresse.”

“Les Houthis ciblent avant tout Israël et la stratégie de Netanyahu à Gaza et au Liban. Leur motivation première reste la protection de leurs ‘frères’ du Hamas et du Hezbollah. Pour l’heure, ils privilégient une approche indirecte: saboter la sécurité du Bab-el-Mandeb pour prendre l’économie mondiale en otage. L’objectif est de pousser les pays européens et asiatiques à faire pression sur Netanyahu et Trump pour obtenir un cessez-le-feu et l’ouverture de négociations avec l’Iran.”

“Menacer directement Israël depuis le Yémen reste hors de leur portée, car ils ne possèdent quasiment aucun missile balistique doté d’une telle portée. En revanche, ils peuvent frapper directement Djibouti, situé juste en face du détroit. C’est là que les États-Unis, la France et la Chine possèdent leurs bases navales.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *