Tabassages et intimidations au Zimbabwe, où le président veut prolonger son mandat
Lovemore Madhuku, professeur de droit, a du mal à se concentrer sans ses lunettes, qui ont été brisées lors d’une agression ayant causé des blessures dont les images publiées sur les réseaux sociaux ont choqué de nombreux Zimbabwéens.
Dans une vidéo publiée sur Facebook, M. Madhuku avait montré de graves ecchymoses dans le dos et a déclaré qu’une cinquantaine d’hommes cagoulés, accompagnés par la police, l’avaient battu le 1er mars avant une réunion rassemblant des opposants à un projets d’amendement constitutionnel du pouvoir en place.
Cette attaque fait partie d’une série d’incidents signalés par des groupes mobilisés contre un projet d’amendement constitutionnel adopté par le gouvernement le mois dernier, qui prolongerait le mandat du président Emmerson Mnangagwa.
La violence n’a toutefois pas entamé la détermination à combattre ces changements de Lovemore Madhuku, professeur de droit et dirigeant du groupe prodémocratie National Constitutional Assembly.
« Si on nous tire dessus, nous mourrons. Si on nous tabasse (…), nous pourrons être hospitalisés ou même rester handicapés, mais cela ne nous dissuadera pas », affirme le sexagénaire à l’AFP.
Même si la police a nié toute implication dans l’attaque perpétrée contre lui, cette agression et d’autres rappellent de précédentes répressions violentes contre l’opposition zimbabwéenne, parfois meurtrières et attribuées aux forces gouvernementales.
Parmi les amendements suscitant le plus d’inquiétude figure celui prolongeant le mandat présidentiel de cinq à sept ans et remplaçant l’élection présidentielle au suffrage direct par un vote des parlementaires.
Ils permettraient au président Mnangagwa, 83 ans, de rester au pouvoir après la fin en 2028 de ses deux mandats, le nombre maximal de mandats fixé par la Constitution.
Coups, intimidations
Selon ses détracteurs, ces changements renforceraient également l’emprise sur le pouvoir de la Zanu-PF, qui gouverne ce pays riche en ressources depuis l’indépendance en 1980. Ce parti accusé de corruption et de répression est jugé aussi responsable de crises économiques dévastatrices.
Un député d’opposition de premier plan, Jameson Timba, 61 ans, a affirmé que lui et un des ses collègues étaient surveillés depuis qu’ils s’étaient exprimés contre l’amendement.
Tous deux ont découvert un « X » peint sur leur domicile le jour où ils devaient tenir une réunion dans les locaux du Southern African Political Economy Series (SAPES), une organisation prodémocratie.
Le bâtiment de SAPES a aussi été visé par un attentat l’année dernière, alors que le débat sur la prolongation des mandats présidentiels prenait de l’ampleur.
« Nous n’avons pas peur », assure à l’AFP Jameson Timba, qui a passé plus de cinq mois en prison en 2024, accusé d’avoir organisé une réunion illégale. « Nous ne nous arrêterons pas », assure celui qui dirige la plateforme Defend the Constitution.
Un membre du Constitution Defenders Forum, une autre structure, a déclaré à des journalistes qu’il avait été roué de coups le mois dernier par des hommes armés lui ayant roulé sur les jambes avec un 4×4 et qui l’avaient interrogé sur la stratégie du groupe pour contester l’amendement.
« Depuis que le projet de loi a été présenté, on assiste à une mise au silence systématique des voix qui s’y opposent », souligne à l’AFP l’analyste politique Blessing Vava. « Nous sommes dans une situation très dangereuse », ajoute-t-il, rappelant le rôle de l’armée lors des crises de 2008 et 2017.
« Une seule voix »
La répression de 2008 est intervenue après que le premier président post-indépendance, Robert Mugabe, avait été devancé lors du premier tour de l’élection. Selon l’ONG Human Rights Watch, les forces gouvernementales se sont alors rendues coupables d’exactions systématiques qui ont fait au moins 163 morts tandis que 5 000 personnes ont été torturées ou battues.
Cela avait forcé le défunt leader de l’opposition, Morgan Tsvangirai, à se retirer du second tour. M. Mugabe avait finalement été évincé en 2017 à 93 ans, après 37 ans au pouvoir, lors d’un coup d’État, ouvrant la voie à l’accession au pouvoir de M. Mnangagwa.
« Tout cela est le fait des forces de l’État et ce n’est pas nouveau », affirme le chercheur zimbabwéen Brian Raftopoulos, de l’université du Cap.
« L’Etat est impliqué dans la répression de la société civile depuis l’ère Mugabe. Cela ne fait que s’intensifier sous Mnangagwa », explique-t-il.
Les amendements doivent être adoptés par le parlement, dominé par le parti au pouvoir. Des recours ont été déposés et des experts insistent sur la nécessité d’un référendum.
Lovemore Madhuku espère que cette question contribuera à forger l’unité de l’opposition zimbabwéenne, actuellement fragmentée.
« Pour l’instant, nous parlons d’une même voix depuis des tentes différentes, mais viendra un temps où nous nous tiendrons côte à côte et où nous parlerons d’une seule voix », veut-il espérer.

