En Côte d’Ivoire, des voix tentent de réveiller la mémoire africaine

« Malcolm X, Marcus Garvey, Martin Luther King, on connaît », mais les figures ivoiriennes, « on ne connaît pas »: à des milliers de kilomètres des États-Unis où l’on célèbre le Black History Month, mois dédié aux cultures noires, Serge Alain Nhiang’O parcourt Abidjan pour transmettre l’histoire de son pays.

Il faut « permettre à la jeunesse d’avoir accès à son histoire », affirme à l’AFP le trentenaire, qui a créé il y a quelques années un collectif de jeunes, l’Ivoire Black History Month (IBHM).

La commémoration du « mois de l’histoire des Noirs », qui vise à célébrer l’héritage et l’histoire des diasporas africaines, fête en février ses 50 ans aux États-Unis.

Mais selon IBHM et d’autres voix militantes, l’histoire est reléguée au second plan en Côte d’Ivoire, où certaines communes portent encore les noms de gouverneurs français adeptes d’expéditions punitives contre les populations locales pendant l’époque coloniale (1893-1960).

Avec IBHM, Serge Alain Nhiang’O organise conférences, projections de film et débats sur l’architecture ou sur des jeux traditionnels ivoiriens, qui rassemblent plusieurs centaines de convertis et de curieux.

Mais ce n’est pas une sinécure: l’organisation de ces évènements annuels prend « quasiment sept à huit mois de recherches », selon lui, car « il n’y a pas vraiment d’enseignement de l’histoire de l’Afrique dans les programmes scolaires, on n’a pas forcément des archives hyper fournies » et les livres les plus pertinents « sont en France ».

« Souvent, on pirate, on trouve un site où télécharger les ouvrages gratuitement », admet-il, déplorant le manque d’aides publiques.

Et si M. Nhiang’O estime que « la culture urbaine ivoirienne est au top », à l’heure où le rap ivoirien rayonne au-delà des frontières, il plaide pour « mettre maintenant en avant la culture ancestrale ».

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Même constat à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, où Adama Samaké, professeur de littérature, dispense depuis 2019 le seul cours consacré à la décolonialité.

« Quand les étudiants viennent, ils sont étonnés » car bien souvent ils « ne connaissent pas l’histoire » de la colonisation, poursuit M. Samaké, citant notamment l’interdiction faite aux Ivoiriens de parler leurs langues maternelles à l’école coloniale française.

Pour lui, l’enseignement « embryonnaire » de l’histoire africaine et ivoirienne est le fruit de choix politiques, à l’heure où d’autres pays ouest-africains comme le Bénin ont fait de l’histoire et des traditions un fer de lance de leur politique touristique.

« Certains pays font l’effort d’éviter que la jeunesse ait une conscience critique forte », souligne-t-il.

Les autorités ivoiriennes, comme une partie de la population, assument leur proximité avec l’Europe, et la France en particulier.

De nombreuses rues ont tout de même récemment été rebaptisées à Abidjan avec des noms de figures nationales ou continentales, mais le processus s’est déroulé dans une certaine indifférence populaire.

Le pays entretient également assez peu la mémoire de l’esclavage. Pourtant, si la Côte d’Ivoire n’a pas abrité de forts à partir desquels la traite négrière était organisée, de nombreux esclaves y ont transité.

« Nous avons retrouvé des traces matérielles qui remontent au XVIIIe siècle », comme des amas de coquillages servant à contenir de la nourriture, rappelle Donigma Coulibaly, historien membre d’une équipe de chercheurs chargés par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) d’identifier les routes empruntées par les esclaves.

« Honte de nous-mêmes »

Pour Kablan Porquet, fondateur d’un incontournable lieu culturel panafricain à Abidjan, le Bushman Café, la Côte d’Ivoire « a fait le choix de la non-culture ».

« La pire chose que la colonisation a faite, c’est de nous faire avoir honte de nous-mêmes », pointe-t-il. « Quand la colonisation officielle finit, une autre continue », assène-t-il.

« Il faut revenir à nous-mêmes » en cessant de vouloir « rattraper la modernité occidentale », plaide-t-il. Un retour à soi qui passe, pour ce diplomate, par la valorisation du patrimoine africain.

Il a récemment construit « un mémorial pour les afrodescendants, la diaspora (…) à qui on a dit depuis longtemps que l’histoire a commencé avec l’esclavage, avec la colonisation », où sont exposées de somptueuses pièces d’art de la civilisation Nok, apparue au Nigeria 3.500 ans avant notre ère, très peu étudiée mais célèbre pour ses statuettes en terre cuite.

« Avant l’esclavage, il y avait des belles choses, il faut les montrer », poursuit M. Porquet.

Un évènement très symbolique est attendu dans les prochaines semaines: le retour du tambour parleur « Djidji Ayôkwé », dérobé par les colons en 1916 et conservé en France.

L’objet doit être restitué officiellement aux autorités vendredi à Paris, avant de rentrer sur les bords de la lagune Ebrié d’Abidjan pour y être exposé.

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