Affaire Epstein: «Diffuser ces documents à l’état brut peut être contre-productif»EpsteinAffaire Epstein: «Diffuser ces documents à l’état brut peut être contre-productif»

La publication de plus de trois millions de documents par l’administration américaine dans le cadre de l’affaire Epstein a relancé la machine complotiste. Frédérique Sandretto, professeure de civilisation américaine à Sciences Po, décrypte comment cette transparence massive, censée lever les doutes, a au contraire nourri les récits conspirationnistes.

Par : Aurore Lartigue

RFI : Quel effet a eu sur le public la publication de ces 3,5 millions de documents sur l’affaire Epstein par l’administration américaine ?

Frédérique Sandretto : C’était très attendu. C’était vraiment une démarche que Trump avait annoncée, mais il avait toujours reculé, ce qui alimentait les théories complotistes selon lesquelles il y avait quelque chose qui devait être caché. Finalement, le Transparency Act a été voté en 2025, avec un consensus inédit entre républicains et démocrates. Quand vous voyez les documents, c’est plus de 3 millions de pièces. Et vous ne savez pas par où commencer. Vous avez l’impression que vous avez accès à des données déclassifiées, ce qui est vrai. Donc le geste est bien, mais la question c’est : qu’est-ce qu’on fait de cette matière ? 

Est-ce qu’on peut observer et évaluer comment la publication de ces documents a relancé les théories conspirationnistes autour de l’affaire Epstein ? Comment la complosphère s’empare de ces documents ? 

Oui, c’est très visible sur les réseaux sociaux. On observe une résurgence de théories complotistes anciennes, comme celle du « pizzagate », qui prétendait que le directeur de campagne de la candidate à la présidentielle, Hillary Clinton, avait organisé un trafic sexuel d’enfants dans une pizzeria.

Sur des plateformes comme Reddit, si vous tapez le mot « pizza », vous voyez ressurgir tout ce récit complotiste qui repose sur l’idée d’un réseau de coopération des élites contre le peuple et d’un réseau pédocriminel.

Pourquoi ? Parce que dans les fichiers divulgués ces derniers jours, le mot « pizza » apparaît 911 fois. Effectivement, c’est bizarre. Certains y voient un mot de code. Et cela suffit à relancer le « pizzagate », cette théorie du complot apparue il y a près de dix ans, faisant dire à certains : « on vous l’avait dit, c’était bien ça ».

En quoi l’affaire Epstein réunit-elle, depuis longtemps, tous les ingrédients susceptibles d’alimenter les théories du complot ?

Il y a tous les ingrédients du complotisme dans cette affaire, tout ce qui peut les alimenter et faire dire à ceux qui les propagent : « on avait raison ».

Les théories du complot autour d’Epstein commencent véritablement à partir de sa mort. Beaucoup se sont dit : cet homme savait trop de choses, il pouvait faire sauter la planète. Il n’a pas pu se suicider, c’est forcément un suicide masqué.

À cela s’ajoutent ses relations avec des figures très puissantes de la Silicon Valley, Bill Gates, en passant par le prince Andrew ou des responsables politiques en Europe. Cela nourrit l’idée d’un complot transnational, porté par des élites puissantes contre le peuple, d’autant plus que les victimes étaient souvent des jeunes filles issues de milieux défavorisés.

On retrouve là des schémas classiques du conspirationnisme : l’idée d’un État profond, d’une opposition radicale entre élites et peuple, et un imaginaire antisémite qui vient se greffer par-dessus. On a ainsi vu apparaître des théories affirmant qu’Epstein aurait été un agent du Mossad.

Enfin, la déclassification massive des documents donne l’impression d’une toile relationnelle immense, où de nouveaux noms surgissent chaque jour, ce qui alimente encore davantage la complosphère. 

Cette transparence massive, sans hiérarchisation ni contexte, a-t-elle paradoxalement alimenté les théories du complot ? 

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Il y a une volonté très forte d’être transparent, avec la déclassification de 3 millions de pièces, ce qui est une première aux États-Unis. Mais ce qu’on voit, c’est que diffuser des documents comme ça, à l’état brut, peut être contre-productif. Cela a d’ailleurs relancé tous les débats complotistes. En même temps, tout le monde voulait ces dossiers et c’est très bien que le département de la Justice américaine les ait publiés. Il aurait fallu trier. Là, n’importe qui peut se connecter et faire une recherche, il y a des photos qui peuvent être choquantes, des gens dont les noms sont cités, qui ne sont pas forcément liés à Epstein. Cela peut créer un amalgame entre le nom référencé et Epstein. Et cela peut vite devenir une chasse aux sorcières.

Le fait que certains passages soient caviardés alimente aussi l’idée du complot : on nous donne une information, mais pas toute l’information. On est donc vraiment à la frontière entre la volonté de transparence du Congrès américain et la complosphère qui dit : « vous voyez, ces documents montrent qu’on avait raison ». C’est très bien d’avoir un droit à l’information, mais on a aussi un droit à la prudence. La question reste : qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? 

Cet exercice de transparence devait permettre de refermer l’affaire. Or on a le sentiment que c’est l’inverse qui se produit. Peut-on encore apaiser le climat de soupçon autour de l’affaire Epstein ?

Trump a dit que maintenant qu’il avait tout donné, il espérait qu’on pouvait tourner la page. Je ne pense pas que ce soit le cas. Je pense au contraire que c’est le début de quelque chose de beaucoup plus fort. Tout le monde a envie de trouver, de se dire que ce n’est pas possible qu’on ait publié tout ça sans qu’il y ait quelque chose à découvrir.

Je pense juste que c’est l’infime partie de l’iceberg qu’on est en train de voir, et qu’il y aura beaucoup plus de noms qui vont être éclaboussés, beaucoup plus de preuves qui vont sortir. C’est juste une question de temps. Il faut analyser tous ces documents. 

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