Iran: les disparitions forcées, une autre arme redoutable de la République islamique
«Où sont-ils ? » Alors que le nombre de morts, victimes de la répression de janvier 2026, est aujourd’hui estimé par certaines ONG à plus de 30 000, de nombreux Iraniens continuent de chercher leurs proches arrêtés et/ou disparus et s’inquiètent de leur sort. Outil de répression de la République islamique, le recours à la disparition forcée, reconnu comme un crime contre l’humanité par l’ONU, rappelle la répression massive des années 1980.
« Où avez-vous emmené ma sœur ? », interroge sur Instagram Mahshid Nazemi, opposante iranienne exilée en France. Sa sœur, Pouran Nazemi, arrêtée le 12 décembre 2024 à Mashhad (nord-est de l’Iran) avec d’autres militants des droits humains iraniens, aurait en effet été transférée par les services de renseignement dans un autre endroit sans que sa famille n’en soit informée.
Une disparition qui n’est pas isolée : le 19 janvier, Manouchehr Bakhtiari, le père de Pouya Bakhtiari, jeune ingénieur tué par le régime durant les manifestations de novembre 2019, a, lui-même, été arrêté chez lui à Bandar Abbas par les services de renseignements iraniens : « Dix personnes ont pris d’assaut son lieu de résidence et l’ont interpellé », explique sa sœur, Saba Bakhtiari, inquiète pour sa santé.
«Mauvais pressentiment »
Alors que l’estimation du nombre de victimes de la répression sans précédent du régime iranien ne cesse d’augmenter, de nombreuses familles restent dans le flou quant au sort de leurs proches. Sur les réseaux, les appels à témoin et les demandes de partage d’information fusent pour retrouver les disparus ou au moins avoir quelques nouvelles : « Nous n’avons aucune nouvelle depuis le 11 janvier de mon amie Negin Khaksar. Nous savons juste que son nom a été dans la liste des personnes arrêtées et qu’elle a pu passer un court appel à sa mère depuis la prison, mais nous n’avons aucune information officielle et ne savons pas de quoi elle est accusée ni quelle est sa situation », peut-on ainsi lire sur les réseaux.
Mona*, elle aussi, a partagé la photo de son amie Yasmin Hojjati Ghomi, 24 ans. Celle-ci a disparu depuis une semaine en même temps que sa mère, Hélène. Mona affirme à RFI avoir un « mauvais pressentiment ».
Ces disparitions forcées ouvrent, en effet, la possibilité de nombreuses hypothèses sur le traitement réservé aux Iraniens arrêtés ou enlevés par le régime : « séquestration, hospitalisation d’office, torture, meurtres… Dans les mouvements précédents, on a aussi trouvé des tombes non identifiées », analyse l’avocat franco-iranien Hirbod Dehghani-Azar. Cette fois encore, les ONG dénoncent une tentative du régime de terroriser et faire taire les familles : « Nous avons eu des témoignages du personnel médical nous informant que des personnes étaient enterrées dans des fosses communes sans que les familles aient été mises au courant », indique Marie-Laure Geoffrey, chargée de plaidoyer Libertés à Amnesty International.
Une situation comparée à la répression massive des années 1980
Selon les ONG, chiffrer le nombre de disparus est aujourd’hui impossible. « La pratique des disparitions est une pratique inversée, on peut difficilement collecter des preuves justement parce que les gens ont disparu », explique Hirbod Dehghani-Azar. Son association, Norouz, qui œuvre pour le soutien des victimes de violations de droits humains en Iran, a développé en collaboration avec Smartpreuve un outil sécurisé de collecte de preuves des exactions du régime dans l’optique de documenter, de préparer un dossier et de poursuivre les responsables de ces crimes dans le cadre d’une justice transitionnelle qui le permettrait.
« On demande que les autorités iraniennes soient déférées devant la Cour pénale internationale (CPI). Que les États qui disposent de la compétence universelle puissent en faire usage pour enquêter. Et puis, on demande plus largement qu’il y ait des enquêtes pour documenter ce qui s’est passé en Iran et permettre qu’il y ait une justice un jour », déclare Marie-Laure Geoffrey. Mina Khani membre du conseil d’administration de l’ONG Hengaw, rappelle également l’adoption en 2005 du principe de la responsabilité de protéger (R2P), qui souligne la responsabilité de la communauté internationale « de protéger lorsque manifestement un État n’assure pas la protection de sa population (pilier III ) ».
Pour Amnesty International, l’ampleur des massacres, des arrestations et des disparitions forcées ne peut être comparée qu’à la répression massive des années 1980, lorsque des milliers d’opposants politiques ont été assassinés par les autorités iraniennes : « Jusqu’à aujourd’hui, une grande partie d’entre eux reste des disparus, c’est-à-dire que leurs familles ne savent pas ce qui est advenu d’eux », affirme Marie-Laure Geoffrey.
C’est notamment le cas du père de Mojghan*, disparu en 1980 et dont elle n’a jamais connu le sort : « J’avais 19 ans, mon père est sorti de la maison pour sa marche quotidienne et n’est plus rentré, se rappelle-t-elle émue. Le gardien du parc où il avait l’habitude d’aller nous a dit qu’une voiture du gouvernement est entrée et a emmené mon père de force. Plus tard, le même gardien a nié avoir vu un tel enlèvement. »
Un outil de répression redoutable depuis le début du régime
« Les disparitions forcées existent depuis l’établissement de la République islamique. C’est un des premiers outils répressifs des masses et des minorités utilisés par le régime », affirme Mina Khani. L’activiste de Hengaw explique qu’à cette époque, tous les opposants à la République islamique étaient touchés : les militants politiques de tout bord, les intellectuels, mais aussi les minorités religieuses et ethniques comme les bahaïs et les Kurdes. Selon elle, cette pratique a continué après les années 1980, notamment au Kurdistan iranien : « Le régime n’a jamais rendu le corps de beaucoup des prisonniers politiques kurdes qu’il a exécutés et leurs tombes n’ont pas été identifiées. Ces dernières années, ce mécanisme était également répété pour les minorités arabe et baloutche », explique-t-elle.
En plus de noter « une recrudescence particulièrement marquée de la pratique de disparition forcée », Amnesty International note également que, contrairement aux années 1980, la répression de janvier 2026 a touché « très largement des familles de classes moyennes ». Mina Khani s’interroge également sur la quasi-absence de corps féminins dans les vidéos diffusées : « Où sont-elles, ces femmes ? », demande-t-elle.
« Il est impossible pour les familles de faire leur deuil »
La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, entrée en vigueur en 2010, atteste pourtant que cette pratique « constitue un crime et, dans certaines circonstances définies par le droit international, un crime contre l’humanité ».
Pour Marie-Laure Geoffrey, l’atrocité de ce crime se mesure notamment au fait qu’elle touche non seulement les victimes mais aussi leurs familles, leurs proches et même le quartier où elles habitaient : « Le fait de ne pas rendre les corps et qu’il n’y ait pas d’informations autour de la mort de ces personnes crée un climat d’angoisse et de peur, avec l’impossibilité pour les familles de faire leur deuil. C’est pour ça que ça fait partie des crimes les plus graves », indique-t-elle.
Pendant longtemps, Mojghan et sa famille ont cherché désespérément à avoir des informations sur la disparition de son père, en vain. Quarante-sept ans après, la douleur est la même : « Tu n’as pas le temps de dire au revoir, ni de faire une cérémonie. Tu ne sais pas ce qu’il s’est passé et au début, tu te demandes sans cesse ce qui va lui arriver et combien il souffre. C’est épouvantable, car il n’y a pas de conclusion, il y a juste un point d’interrogation », conclut-elle.
SOURCE RFI

