«Iceworm»: quand les Américains cachaient une base militaire sous les glaces du Groenland
Avant les velléités groenlandaises de Donald Trump, les États-Unis intégraient déjà l’immense île polaire dans leur périmètre défensif. Pendant la guerre froide, les glaces du Groenland ont abrité une base militaire cachée, conçue pour stocker des centaines de missiles nucléaires, pointés vers l’Union soviétique.
Par :Jean-Baptiste Breen – SOURCE RFI
Des missiles nucléaires enfouis sous les glaces éternelles. C’est le projet pharaonique des États-Unis pendant les années 1960. Alors au plus fort de la guerre froide, l’armée américaine imagine « Iceworm », une base militaire souterraine secrète au Groenland.
L’immense île du cercle polaire attise la convoitise des États-Unis depuis des décennies. En soutenant ces derniers jours qu’il a « besoin du Groenland », Donald Trump s’inscrit en réalité dans la plus pure application de la doctrine Monroe. Depuis son retour à la Maison Blanche, le président américain ne cache pas son intérêt pour l’île danoise, devenue une « question de sécurité nationale » tant elle serait « cernée de bateaux russes et chinois ».
Ces arguments défensifs et sécuritaires ne sont pas nouveaux. Évoqués de manière « épisodique » depuis le XIXe siècle, ils prennent réellement racine pendant la Seconde Guerre mondiale selon Nicolas Badalassi, professeur en histoire contemporaine à Sciences Po Aix. Redoutant une poussée allemande jusqu’au Groenland, les Américains « ont commencé à prendre au sérieux l’idée que ce territoire puisse être sous domination américaine », explique le chercheur.
Mais il leur faudra attendre la formation de l’Otan en 1949 pour être enfin autorisés par le Danemark à l’investir de manière permanente. Une opportunité dont ils se saisissent pour jeter les bases du projet « Iceworm », tout droit sorti des plus grands romans d’espionnage.
Ver de glace
À la fin des années 1950, la terreur rouge inspirée aux États-Unis par le régime soviétique de l’URSS est encore forte. Tous les moyens sont alors bons pour avoir un coup d’avance. Maîtres de l’atome depuis la Seconde guerre mondiale, les Américains ont perdu l’avantage dissuasif de l’arme nucléaire depuis que les Russes sont parvenus à s’en doter à leur tour. Qui plus est, le continent américain est trop éloigné de la Russie pour la portée des missiles balistiques de l’époque. Le Groenland apparaît comme l’avant-poste idéal.
Naît alors le projet « Iceworm », littéralement « ver de glace ». En apparence, l’idée est des plus simples. Les États-Unis envisagent ni plus ni moins que de creuser un gigantesque réseau de tunnels sous la calotte glaciaire du Groenland. Ces tunnels, reliés entre eux par un réseau de chemin de fer tentaculaire, conduiraient à différents silos disséminés à travers l’immense île gelée.
À l’intérieur de chaque silo, des missiles à tête nucléaire, tous prêts à l’emploi et braqués sur l’URSS. Les tunnels étaient destinés à accueillir près de 600 de ces missiles et à les acheminer entre chaque silo en cas d’attaque. Le réseau de tunnels pouvait être agrandi et remodelé au fil du temps et des besoins. L’objectif, à terme, était de mettre sur pied plus de 2 000 sites de lancement possibles interconnectés et disséminés à travers le Groenland. Un projet dont la démesure est à la hauteur des initiatives militaires des États-Unis pendant la guerre froide, comme le projet MK Ultra ou l’Initiative de défense stratégique des années 1980 – rebaptisé Star Wars.
À la fin des années 1950, alors que commence « Iceworm », la guerre de Corée est encore fraîche dans les mémoires. « Comprise par les Américains comme la répétition générale de la Troisième Guerre mondiale », cette guerre aurait servi aux Soviétiques pour « se faire la main » et la crainte est maintenant qu’ils « attaquent le reste du monde libéral, capitaliste, occidental », remarque Nicolas Badalassi. « Les États-Unis mettent les bouchées doubles. »
Mais face à la menace soviétique, les Américains veulent œuvrer en silence. Enfoui sous les glaces polaires, « Iceworm » doit se faire sans bruit. Ni ennemis, ni alliés ne doivent être informés. À ce titre, les activités groenlandaises des États-Unis ne sont, officiellement, rien de plus que des recherches scientifiques.
Façade scientifique
« Dès lors qu’on est autour du cercle polaire, on ne parle pas de militarisation, mais de recherche », insiste Nicolas Badalassi. « Il s’agit de ne pas provoquer l’URSS et de ne pas créer de situations propices à l’espionnage. » Les ambitions militaires sont donc entièrement tenues secrètes. Pour ce faire, les États-Unis commencent par bâtir, en 1959, le Camp Century. Officiellement un site de recherche scientifique, il permet en réalité à l’armée de poser les fondations de l’opération « Iceworm ».
Située au nord-ouest de l’inlandsis, la façade scientifique du projet est très médiatisée. Une manière de fabriquer une impression de transparence. Dès le mois d’août 1959, l’hebdomadaire Sunday Star dévoile la construction de la base. Tour à tour, les médias américains se pressent sur le site, accueillis gracieusement par les scientifiques et l’armée. Camp Century est présenté comme une ville miniature, construite sous la calotte glaciaire, dont l’objectif est « d’élaborer des modes de vie viables dans l’environnement polaire », écrit le New York Times en 1961.
Comble du spectaculaire, les ingénieurs de l’armée s’attèlent à mettre au point un réacteur nucléaire, lui aussi souterrain, capable d’empêcher la glace de se reformer tout en générant assez d’énergie pour alimenter toute la base. Le quotidien australien The Age remarque en 1960 que les tunnels de ce « village atomique » abritent des chambres et des couloirs semblables « à ceux d’une maison ordinaire ». La presse est alors loin de se douter que ces tunnels, creusés sous couvert d’expérimentations scientifiques, sont en réalité destinés à devenir les premiers maillons du dédale « Iceworm ».
Victime de son ambition, le projet tombe cependant rapidement en désuétude. « Les Américains vont très vite se rendre compte que la glace est beaucoup trop mouvante, que c’est techniquement impossible et beaucoup trop dangereux ». Et pour cause, face aux températures polaires le forage des tunnels est impossible. La glace, déjà très difficile à percer, se reforme à une vitesse défiant toute installation souterraine de grande ampleur. Rajoutez à cela le stockage de centaines de bombes atomiques et la catastrophe est inévitable.
Qui plus est, dans leur course aux armements, les États-Unis n’ont « pas mis tous leurs œufs dans le même panier », souligne Nicolas Badalassi. Et l’un de leur paris porte ses fruits. « Le développement des sous-marins nucléaires va contribuer à accélérer la fin du projet Iceworm », poursuit le chercheur. Les militaires s’aperçoivent, notamment « à partir de 1958-1959, que c’est beaucoup plus facile et beaucoup moins coûteux de mettre les bombes atomiques directement sur un sous-marin nucléaire, de passer sous la glace et de tirer » depuis cette position.
« Iceworm » n’est pourtant pas abandonné immédiatement. Les Américains persévèrent quelques années, mais ils arrêteront définitivement les frais au milieu des années 1960. Ils laissent derrière eux quelques tunnels et les vestiges de leur complexe militaro-scientifique. Ce n’est qu’une trentaine d’années plus tard que le monde apprend, à la surprise générale, l’existence d’« Iceworm ».
Conséquences environnementales
Après la chute du mur de Berlin en 1989, la guerre froide prend progressivement fin. Tout au long des années 1990, le grand public découvre les différentes opérations secrètes menées par de nombreux pays. En 1997, le projet « Iceworm » est révélé au grand jour par l’Institut danois d’études internationales grâce à des documents déclassifiés des États-Unis.
D’autres études, parues depuis, insistent sur le secret établi et partiellement maintenu autour des opérations militaires américaines au Groenland pendant la guerre froide. Mais l’une d’elles a également pointé du doigt les importants risques environnementaux du retrait précipité du site dans les années 1960.
« La base et ses déchets ont été abandonnés avec un démantèlement minimal en 1967, partant du principe qu’ils seraient préservés pour l’éternité par l’accumulation perpétuelle de neige », détaille l’article publié en 2016 dans la revue Geophysical Research Letters. Selon les simulations des chercheurs, la fonte des glaces du Groenland, aggravée par le réchauffement climatique, pourrait faire progressivement ressurgir certains vestiges du Camp Century, et des déchets laissés sur place, au cours du siècle à venir.
Parmi les substances nocives abandonnées, des eaux usées, du carburant mais aussi des matières radioactives, notamment du « liquide de refroidissement pour le générateur nucléaire portable », pourraient se retrouver, à terme, à l’air libre ou transportées jusque sur le littoral.
Imaginé au plus fort de la guerre froide et porté par l’ambition des États-Unis, le projet « Iceworm » illustre ainsi « l’espèce d’hubris de l’époque des années 1960 », selon Pierre Grosser, historien spécialiste de la guerre froide. « Ça montre bien à la fois un volontarisme, l’impression qu’on peut dompter le milieu et qu’on n’avait que faire de l’environnement. »
Le Groenland n’en a d’ailleurs pas fini de susciter la convoitise américaine. Entre son sous-sol riche en matières premières et sa position géographique stratégique dans l’Arctique, l’inlandsis est, de nouveau, dans le viseur de Donald Trump.

