«Voilà où on en est, les bateaux sont à quai»: du Pérou au Guatemala, El Niño fait déjà des dégâts
Ce phénomène de réchauffement océanique, qui a fait son retour dans le Pacifique, s’annonce parmi les quatre plus intenses en 70 ans. Son pic d’intensité est prévu en fin d’année. Il conjugue ses effets au réchauffement climatique d’origine humaine, sécheresses et inondations extrêmes, ce qui bouleverse l’alimentation mondiale. En Amérique latine, où il naît, les pêcheurs péruviens, vigies d’El Niño, et les agriculteurs en souffrent déjà.
Par Martin Chabal – Avec notre correspondant à Lima , avec Paola Ariza, Raphael Moran et Géraud Bosman-Delzons à Paris
Sur le port de Callao, dans la banlieue de Lima, la capitale péruvienne, les pélicans attendent en vain les bateaux remplis de poissons. Des dizaines de navires sont encore immobilisés dans les eaux grises, privés d’activité. Pedro Martin, 62 ans, représente l’un des syndicats de pêcheurs. Il est dépité : « voilà où on en est : les bateaux sont à quai à cause d’El Niño. »
Le coupable est bien identifié. Le retour du phénomène climatique, « l’enfant terrible » du Pacifique, qui naît dans cette zone, est signalé depuis le printemps par les climatologues. Seule son intensité restait incertaine, mais elle ne cesse de se confirmer. El Niño, qui survient tous les deux à sept ans, combine un réchauffement des eaux (jusqu’à environ 300 m de profondeur) le long de l’Équateur à un changement de régime des vents et de la pression atmosphérique. Ses effets se propagent autour du globe et provoque des évènements météo variables selon les régions : sécheresse ou inondations, chaleur très élevée et ouragans plus nombreux et plus forts.

Une chute vertigineuse des prises
Les pêcheurs péruviens sont la sentinelle de ce phénomène océano-climatique. Ils ont été les premiers, il y a longtemps, à remarquer une pêche moins fructueuse lors du réchauffement des eaux au large de leur pays, en décembre, temps du Noël chrétien, la naissance de « l’Enfant » (El Niño) Jésus.
Au Pérou, l’Institut de la mer (Imarpe) a récemment signalé des températures pouvant aller jusqu’à 6°C au-dessus de la normale dans certaines zones marines. Les poissons sont sensibles à la moindre variation de température. Les anchois, qui frayent dans des eaux froides riches en nutriments, migrent alors des côtes vers les profondeurs, inaccessibles aux filets. Principale ressource halieutique du Pérou, ils constituent la matière première de la farine de poisson, utilisée pour l’alimentation des animaux d’élevage et pour nourrir les sols.
Le gouvernement a mis fin à la saison de pêche à l’anchois le 19 août. Mais les navires industriels ne s’aventuraient déjà plus au large depuis mai, faute de stocks disponibles. Résultat, les prises se sont effondrées : seulement 32 800 tonnes d’anchois ont été pêchées en mai 2026 dans le pays, premier producteur mondial, un chiffre en chute libre par rapport aux 1,3 million de tonnes de mai 2025.
Pour les pêcheurs, c’est une véritable catastrophe. L’emploi et l’économie sont impactés. Environ 8000 pêcheurs industriels sont enregistrés et cette activité génère également des milliers d’emplois à terre. La pêche à l’anchois subit un « coup très dur », a confirmé la semaine dernière Jessica Luna, la présidente de la Société nationale de la pêche. Dans des conditions normales, une deuxième saison de pêche commencerait en novembre. Mais elle est désormais incertaine, explique la représentante des industriels de la filière : « Comme nous le savons déjà d’après les projections », ce mois-là « El Niño commencera avec force et fureur », déplore-t-elle.

Super Niño
La pêcheuse dit vrai, à entendre l’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui alerte tous les mois depuis le printemps.
« El Niño s’est solidement installé et va devenir un phénomène de très forte intensité dans les mois à venir », déclarait jeudi 3 septembre Celeste Saulo, secrétaire générale de l’OMM dans une conférence de presse. Le pic d’intensité est attendu en décembre.
« Ces prévisions indiquent une probabilité exceptionnellement élevée, proche de 100 %, que le phénomène El Niño se maintienne jusqu’en février 2027. Les températures de la couche sous-superficielle de l’océan sont exceptionnellement hautes. Dans certaines zones, on observe des températures supérieures de 8°C à la normale pour le mois d’août. Cela signifie qu’il existe une grande quantité d’eaux océaniques très chaudes qui alimenteront l’intensité d’El Niño. » Les experts le qualifient de « Super Niño ». Seuls trois épisodes ont été enregistrés depuis le début des mesures modernes : 1982-83, 1997-98, 2015-16.
Quand les pêcheurs deviennent maçons ou mineurs
Le continent latino-américain illustre ces opposés météorologiques.
La chaleur et la sécheresse prédominent en Amérique centrale, dans les Caraïbes et dans le nord de la Colombie et du Venezuela, avec un déficit hydrique particulièrement grave dans le corridor sec d’Amérique centrale. Au Panama, les autorités du canal de Panama ont réduit le trafic maritime en raison du manque de précipitations, ce qui influe sur le rythme du transport mondial de marchandises.
À l’inverse, les fortes pluies et les inondations sont fréquentes le long des côtes pacifiques de l’Équateur et du Pérou, dans le centre du Chili et dans le sud du Brésil, en Uruguay, au Paraguay et dans le nord de l’Argentine. En juillet, ces pays ont été touchés par des tempêtes et des pluies intenses. La capitale Santiago du Chili a ainsi recueilli 101,5 millimètres de pluie en deux jours, volume le plus haut pour un mois de juillet depuis quarante ans, rapporte Le Monde.
Bien qu’il soit difficile de prévoir avec précision l’ampleur des catastrophes, l’agence météorologique des Nations unies demande aux autorités des pays de se préparer. « El Niño pourrait porter un coup dur aux communautés et aux économies du monde entier », a prévenu Celeste Saulo.
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Les enfants au risque du travail
« En proposant des systèmes de prévisions saisonnières entre six et neuf mois à l’avance, les scientifiques permettent à beaucoup d’acteurs d’anticiper et de gérer les risques climatiques dans les tropiques et le pourtour du Pacifique », explique Eric Guilyardi, océanographe et climatologue au CNRS. Les ONG humanitaires stockent des denrées en Afrique de l’est, les Indonésiens plantent le riz plutôt, le Pérou régule la pêche…
Dans une note parue fin juillet, l’Organisation internationale du travail (OIT) prévenait « du défi majeur pour l’emploi » posé par El Niño 2026-27 en Amérique latine, où des pans entiers des économies nationales sont informels. « L’ampleur de ses effets dépendra de la capacité des pays à les anticiper grâce à des institutions du travail solides, à des systèmes de protection sociale et à un dialogue social capables de protéger les personnes les plus vulnérables », estime Fabio Bertranou, directeur régional adjoint de l’OIT pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Construction, logistique, transports, tourisme et production d’énergie : peu de secteurs peuvent échapper aux conséquences d’un climat détraqué. Enfin, il peut « accroître le risque de travail des enfants dans les ménages les plus vulnérables en raison de la dégradation de leurs moyens de subsistance ».
Mais des alertes scientifiques sur le climat à la réaction politique dans l’adaptation, il y a souvent un gouffre. Si le nombre de décès tend à diminuer grâce à la prévention, les coûts se chiffrent encore en milliards de dollars. Au Pérou, les premières inondations du mois d’août ont mis en garde le pays qui ne semble pas préparé aux conséquences. Chez les pêcheurs, le sentiment d’abandon est partagé : « Les entreprises ne nous aident pas. On ne nous donne rien, à nous les pêcheurs, même pas l’Etat », reprend Pedro Martin. « Il aurait fallu anticiper, mettre en place des subventions pendant la période d’El Niño pour qu’on puisse survivre, renchérit Enrique. Beaucoup de pêcheurs péruviens ont déjà dû se reconvertir. Certains deviennent taxis, d’autres livreurs de repas à domicile. »
Mêmes constats amers à Chimbote, grande ville de pêche à plus de 400 kilomètres au nord de Lima. « Certains d’entre nous se consacrent désormais au transport public, à la maçonnerie, au travail dans les mines », explique à l’AFP le pêcheur Santiago Bocanegra, évoquant les membres du syndicat qu’il dirige.
Au Guatemala, des pertes de récoltes massives et généralisées
Un autre rapport, conduit en juillet et août par Oxfam et Action contre la Faim, publié fin août, faisait état de la situation humanitaire déjà difficile que connaît le « couloir sec » d’Amérique centrale qui s’étend sur le Guatemala, le Salvador, le Honduras et le Nicaragua. Environ 10 millions de personnes y vivent, dont la majeure partie dépend de l’agriculture de subsistance.
Dans les 354 groupes communautaires étudiés (totalisant 91 000 foyers ruraux), vivant dans 58 communes des trois premiers pays, la question n’est plus de savoir combien les familles produiront cette année, mais combien de temps elles pourront tenir sans subir de nouvelles pertes.
Sur les 73 000 exploitations ayant semé du maïs pour le premier cycle de 2026, environ 70 000 ont rapporté des récoltes dévastatrices aux deux ONG et à leurs partenaires locaux. La culture de haricot est aussi sévèrement atteinte. En outre, plus de 23 000 ménages ont signalé un accès réduit à leur source d’approvisionnement en eau.
« Nous observons une perte généralisée des récoltes due à la sécheresse provoquée par le phénomène El Niño, résume Iván Aguilar, responsable humanitaire d’Oxfam en Amérique centrale. Nous nous sommes surtout concentrés sur les cultures de maïs et de haricots, car elles constituent la base de l’alimentation de la population du « corridor sec ». 78,6 % des ménages des communautés où nous avons mené notre évaluation ont perdu pratiquement 100 % de leurs récoltes. » Des plantations de café sont également perdues. Par ricochet, l’offre d’emploi en milieu rural est aussi affectée, ajoute le professionnel.

Une inflation sur les denrées, des migrations recensées
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C’est le cas de José Hernández, cultivateur de maïs et de haricots dans la commune de Jocotán, au sud du Guatemala. Il attend la pluie avec impatience parce qu’il est aujourd’hui au chômage technique.
« En juin, il n’a plu que lors des deux orages. En juillet, en août, en septembre, il n’est pas tombé une seule goutte. Certains champs de maïs ont fleuri, tandis que d’autres n’ont fait que germer, ceux qui ont été semés plus tard. Puis tout s’est complètement asséché. Cette année, la récolte a été entièrement perdue dans ma communauté. »
Iván Aguilar souligne que cette sécheresse dépasse de loin les phénomènes observés précédemment : « Au cours de la saison des récoltes de fin d’année, qui constitue la deuxième période de culture annuelle pour les ménages de la zone aride, les précipitations ont été très faibles et les prévisions ne sont guère encourageantes. Les instituts météorologiques prévoient que les mois de septembre et d’octobre resteront assez secs. Cela va compliquer la reprise du cycle de fin de saison par rapport aux autres années. En général, au moins l’un des deux cycles donne une récolte, mais cette année aucun des deux ne sera fructueux. C’est là le plus difficile. »
En bout de chaîne, l’inflation grossit dans le sac de courses : les prix des aliments de base ont augmenté de 11 % à 54 % au Guatemala, de 12 % à 40 % au Honduras, et jusqu’à 85 % (sucre) au Salvador, entre juillet-août 2025 et juillet-août 2026. Des dizaines de milliers de foyers ont besoin d’aide alimentaire ou financière affirme encore le rapport. Ce qui conduit à une autre conséquence : 6 212 mouvements migratoires concernant au moins un membre du foyer ont été signalé entre mai et juillet 2026. 20 % d’entre eux étaient « de nature internationale ».
Phénomène naturel, El Niño amplifie les effets du changement climatique qui réchauffe l’océan en raison de l’accumulation de chaleur dans l’atmosphère, dont 90% est absorbé par le grand bleu. Les incertitudes demeurent quant à la responsabilité du réchauffement dans l’intensité des évènements El Niño. L’océan devrait passer, ce 10 septembre, la barre des 100 jours d’affilée de record de chaleur des eaux de surface. Le dernier El Niño remonte à 2023-2024, 2024 étant l’année la plus chaude de l’histoire.

