QUAND LA RESPIRATION DÉMOCRATIQUE SE DISTEND, LES TERRITOIRES ÉTOUFFENT(Par Magueye BOYE, Maire de la Commune de Khombole)
Il y a des silences qui parlent plus fort que des discours. Il y a des reports qui, sans déclarer la guerre à la démocratie, lui ôtent son souffle. L’incertitude persistante autour du calendrier des élections territoriales de janvier 2027 est de ceux-là. Et derrière cette incertitude, deux périls se dessinent, que je veux nommer sans détour : le chaos organisationnel d’un couplage de scrutins mal pensé, et la confiscation de la démocratie locale par un conflit entre deux hommes.
Je veux le dire clairement, avec la gravité que commande la situation : reporter ou dénaturer des élections locales n’est pas un acte anodin. C’est une entorse à l’architecture constitutionnelle du Sénégal.
La démocratie n’est pas un principe décoratif
Elle est un ordre juridique vivant. Elle repose sur des règles précises, des échéances déterminées et un renouvellement périodique de la légitimité. Lorsqu’on altère ce rythme, ce ne sont pas seulement des dates qui changent : c’est l’édifice républicain tout entier qui vacille.
L’article 102 de notre Constitution est sans ambiguïté : « Les collectivités territoriales s’administrent librement par des conseils élus. » L’article 3 rappelle que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants. » La périodicité du suffrage est la traduction concrète, irréductible, de cette souveraineté. Elle ne se négocie pas. Elle ne s’aménage pas au gré des calculs politiques du moment.
Le Code électoral fixe la durée des mandats à cinq ans. Le Code général des collectivités territoriales encadre les compétences des exécutifs locaux dans cette même durée. Ces textes ne sont pas des suggestions. Ce sont des normes. Et les normes valent pour tous, indépendamment des majorités qui gouvernent.
Le piège du couplage : quand trois scrutins tuent un vote
Il se murmure que les élections territoriales pourraient être couplées à des élections législatives anticipées. Cette hypothèse, présentée comme une rationalisation logistique, est en réalité une bombe à fragmentation posée au cœur du processus démocratique.
Rappelons d’abord ce que sont les élections territoriales dans leur configuration actuelle : l’électeur y vote deux fois — une fois pour le conseil municipal, une fois pour le conseil départemental. Deux bulletins, deux logiques, deux listes. C’est déjà, pour une large partie de nos concitoyens, un exercice exigeant qui requiert pédagogie et mobilisation citoyenne soutenue.
Ajouter à ce double scrutin une élection législative, c’est porter à trois le nombre de votes à accomplir en une seule journée, dans un même bureau, parfois dans une même heure. Trois scrutins de nature différente, trois types de listes, trois logiques politiques distinctes. Le temps de séjour de l’électeur dans le bureau de vote s’allonge mécaniquement. Les files d’attente s’étirent. La confusion s’installe. Et inévitablement, la fatigue électorale fait son œuvre : l’abstention progresse, non par désintérêt civique, mais par découragement organisationnel.
Ce n’est pas de la démocratie simplifiée. C’est de la démocratie étranglée par sa propre complexité.
Un État sérieux ne couple pas des scrutins pour des raisons de commodité politique. Il les organise séparément pour en garantir la lisibilité, la participation et la sincérité. Ce que l’on gagnerait en économies logistiques, on le perdrait en qualité démocratique — et ce calcul-là n’est pas acceptable.
Cette logique est profondément scandaleuse.
Elle signifie que les cinq cent soixante communes du Sénégal, leurs millions d’habitants, leurs élus, leurs projets de développement, leurs dynamiques citoyennes — tout cela serait suspendu à l’issue d’un bras de fer entre deux hommes. Que la démocratie de proximité serait l’otage d’une crise de gouvernance nationale.
Ce n’est pas ainsi que fonctionne une République. La décentralisation n’est pas un appendice de la politique nationale. Elle a sa propre temporalité, sa propre légitimité, ses propres règles. Arrimer le calendrier électoral local aux humeurs d’une cohabitation conflictuelle, c’est nier l’autonomie constitutionnelle des collectivités territoriales.
Diomaye et Sonko ont un différend. C’est leur affaire — et celle des institutions nationales compétentes pour le régler. Ce n’est en aucun cas l’affaire des conseillers municipaux de Khombole, de Ziguinchor, de Saint-Louis ou de Tambacounda. Ce n’est pas l’affaire des citoyens qui attendent de renouveler leurs élus de proximité. La démocratie locale ne doit rien à ce conflit. Elle ne lui doit surtout pas son calendrier.
Les territoires ne sont pas des variables d’ajustement
Quand le calendrier électoral se distend, ce ne sont pas des abstractions qui souffrent. Ce sont des communes concrètes, des budgets bloqués, des marchés suspendus, des partenariats fragilisés. C’est une administration locale paralysée par l’incertitude de sa propre légitimité.
C’est aussi — et peut-être surtout — une démobilisation citoyenne profonde. Le citoyen qui voit son élu se maintenir au-delà du mandat prévu, sans qu’il ait pu se prononcer, intègre silencieusement une leçon terrible : son vote n’est pas souverain. Il est toléré.
Il n’existe pas de démocratie nationale forte sans démocratie locale solide. La décentralisation n’est pas un ornement institutionnel. Elle est la colonne vertébrale de la gouvernance de proximité. La fragiliser par des reports non justifiés ou des couplages irréfléchis, c’est affaiblir l’ensemble du corps républicain.
Un appel à la responsabilité
Je ne parle pas ici en adversaire du gouvernement ou de l’Assemblée nationale. Je parle en maire, en élu territorial, en républicain.
Organiser les élections territoriales à la date prévue, seules et dans leur propre calendrier, n’est pas un acte partisan. C’est un acte de responsabilité institutionnelle. C’est la preuve que la République sénégalaise tient à ses engagements, même — et surtout — quand les circonstances politiques rendraient commode de les différer.
Les règles de la démocratie ne doivent pas dépendre de la couleur des majorités, ni de l’état des relations entre deux personnalités au sommet de l’État. Elles doivent les précéder, les encadrer et leur survivre.
Aux autorités compétentes, je lance un appel solennel : fixez le calendrier. Respectez-le. Ne le couplez pas. Ne le conditionnez pas. Protégez la démocratie locale.
Aux citoyens, aux élus, aux forces vives des territoires, je dis : mobilisons-nous. La démocratie ne se défend pas seulement dans les urnes. Elle se défend aussi dans les tribunes, dans les conseils municipaux, dans les rues et les places publiques où se construit l’opinion.
Quand la respiration démocratique se distend, les territoires étouffent.
Il est encore temps de respirer librement.
Magueye BOYE
Maire de la Commune de Khombole
Département de Thiès — Sénégal

