Trafic d’êtres humains : Les réseaux sociaux, nouveau terrain de chasse
A l’occasion de la Journée mondiale de la lutte contre la traite des êtres humains, l’Organisation internationale pour les migrations (Oim) tire la sonnette d’alarme. Longtemps associés à l’Asie du Sud-Est, les réseaux criminels spécialisés dans l’exploitation numérique s’implantent désormais en Afrique de l’Ouest et du Centre. Derrière de fausses promesses d’emploi sur les réseaux sociaux, se cache une réalité brutale : le recrutement forcé de milliers de jeunes transformés en escrocs malgré eux.
Par Justin GOMIS – L’image de la traite traditionnelle -associée aux travaux champêtres, aux mines obscures ou à la servitude domestique- s’enrichit d’une nouvelle ombre, plus moderne et tout aussi dévastatrice. Dans un rapport rendu public hier, l’Organisation internationale pour les migrations (Oim) dévoile une mutation inquiétante des méthodes employées par les réseaux criminels opérant en Afrique de l’Ouest et du Centre. Désormais, l’exploitation se déroule aussi derrière des écrans d’ordinateur : de la fausse annonce d’emploi à la servitude numérique.
Le schéma opératoire, parfaitement huilé, s’inspire directement des méthodes rodées dans les «usines à arnaques» d’Asie du Sud-Est. Tout commence en ligne. De séduisantes offres d’emploi, abondamment relayées sur les réseaux sociaux, promettent des postes bien rémunérés à l’étranger. Pour une jeunesse africaine confrontée au chômage et au manque de perspectives, l’opportunité semble inespérée.
Mais une fois sur place, le piège se referme violemment. Les recrues se voient confisquer leurs documents d’identité et sont rapidement placées sous une surveillance stricte. Les passeurs créent de toutes pièces une servitude pour dette, facturant à des prix exorbitants le voyage, le logement ou de faux frais administratifs. Sous la contrainte, les victimes sont privées de leur liberté et forcées d’exécuter, à leur tour, de vastes opérations de cybercrochetage et d’escroquerie en ligne.
«Qu’une personne soit exploitée dans un foyer, une ferme, une mine, dans la rue ou derrière un écran, elle est victime de traite dès lors que la coercition, la tromperie ou l’abus sont en jeu», rappelle avec fermeté Sylvia Ekra, Directrice régionale de l’Oim pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Elle insiste également sur un changement de regard essentiel : «Les personnes contraintes de participer à des arnaques ont besoin de protection et d’accompagnement, non de stigmatisation.»
Une réalité majoritairement intracontinentale
Contrairement aux idées reçues qui associent quasi exclusivement la traite des personnes à la migration clandestine vers l’Europe ou les pays du Golfe, la réalité du terrain montre une dynamique principalement régionale. Les données accumulées par l’Oim entre 2017 et 2026 sont sans appel : quatre des dix principaux pays de destination des victimes assistées se situent au cœur même de l’Afrique de l’Ouest et du Centre. La mobilité humaine, pilier culturel et économique de la région, est ainsi détournée par les passeurs.
Rien qu’au 16 juillet 2026, l’Oim recensait déjà 1513 victimes assistées depuis le début de l’année dans la région. Les chiffres traduisent une nette répartition des rôles criminels selon le genre : les femmes et les filles (1022 personnes assistées en 2026) représentent plus des deux tiers des victimes. Elles demeurent tragiquement surreprésentées dans l’exploitation sexuelle, la servitude domestique et les mariages forcés. Les hommes et les garçons (491 personnes assistées en 2026) sont traditionnellement ciblés par le travail forcé dans les mines, l’agriculture ou la mendicité. Ils constituent aujourd’hui la cible privilégiée du recrutement vers cette criminalité forcée en ligne. Depuis 2017, ce sont au total 12 308 victimes (dont 3185 hommes) qui ont pu être accompagnées par l’organisation dans cette partie du continent.
Repenser la protection : l’approche «fondée sur les routes»
Face à la porosité des frontières et à la rapidité d’adaptation des trafiquants, les réponses sécuritaires classiques basées sur un territoire donné montrent leurs limites. L’urgence impose une révision stratégique de la prise en charge. «Les réseaux de traite opèrent à travers les frontières, les corridors, les communautés, les espaces numériques et les marchés du travail. La protection ne peut s’arrêter à une frontière ou à un point de retour», analyse Sylvia Ekra.
Pour l’Oim, la solution passe par une approche fondée sur les routes. Il s’agit de suivre le parcours des migrants de bout en bout pour garantir une identification précoce. En collaborant étroitement avec les gouvernements, la Société civile et les acteurs locaux, l’organisme déploie des centres de transit et des mécanismes de réponse rapide. Ceux-ci offrent aux victimes une assistance complète : hébergement sûr, aide juridique, soutien psychosocial, appui administratif et programmes de retour volontaire et de réintégration.
Au-delà de la réponse d’urgence, la lutte contre ce fléau impose de s’attaquer aux vulnérabilités structurelles que les trafiquants exploitent sans vergogne : la pauvreté, l’absence d’opportunités économiques et le manque de voies de migration régulières. Sur le terrain, l’Oim investit dans la formation professionnelle, l’entrepreneuriat et le développement des compétences des jeunes et des migrants de retour, afin d’offrir des alternatives crédibles au départ désespéré. En parallèle, des campagnes de sensibilisation sont menées au sein des écoles, des médias et des communautés pour aider les populations à déceler les arnaques en ligne et les faux recrutements avant qu’il ne soit trop tard.
Dans une région où la mobilité reste le moteur du développement et de l’intégration, protéger les individus tout au long de leur parcours n’est plus seulement une priorité humanitaire, mais un impératif de sécurité régionale.

