ENQUÊTE – Au Congo, les paramilitaires russes d’Africa Corps assurent la sécurité du président Denis Sassou Nguesso

En République du Congo, les paramilitaires russes d’Africa Corps ont rejoint les effectifs de la garde présidentielle de Denis Sassou Nguesso dès 2025. Ces hommes, directement rattachés au ministère russe de la Défense, dispensent également des formations à l’armée congolaise. Une enquête de TV5MONDE.

Treillis, baskets aux pieds, visage recouvert par un foulard, bob version camouflage et talkie-walkie en main… Des paramilitaires blancs surveillent la parade présidentielle, ce vendredi 15 août 2025, sur le boulevard Alfred Raoul de Brazzaville. Le Congo célèbre ce jour-là le 65e anniversaire de son indépendance.

Plus loin, un tireur d’élite est positionné. Et dans l’enceinte du Palais des Congrès, lieu des festivités, d’autres paramilitaires se tiennent debout, bien visibles, téléphone satellitaire allumé à la ceinture. Ces hommes sont russes et, pour la première fois, sont intégrés à la garde présidentielle congolaise.

Une présence russe connue depuis au moins janvier 2025

Lors des réunions préparatoires à ce défilé du 15 août, les observateurs ont été prévenus par un haut gradé au cœur du dispositif sécuritaire de Denis Sassou Nguesso: « La sécurité du président est désormais entre les mains des Blancs, alors faites attention à ne pas faire n’importe quoi. La garde présidentielle est désormais au second plan, en appui ».

Ce défilé du 15 août apparaît comme un tournant dans la gestion de la sécurité du président, avec des paramilitaires russes qui ne se cachent plus. Même les chauffeurs de taxi de Brazzaville le savent. Certains d’entre eux en ont embarqué les jours précédant la cérémonie, pour repérer des points stratégiques de la capitale: le rond-point Mazala, le pont de Djoué, le quartier de Madibou…

Dans les casernes, la présence de paramilitaires russes est connue depuis au moins janvier 2025. D’autres sources militaires congolaises confirment à TV5MONDE leur présence depuis décembre 2024, dans un camp de la Direction générale de la Sécurité présidentielle (DGSP) à Igné, à la sortie Nord de Brazzaville. À cette époque, un soldat s’en fait l’écho sur les réseaux sociaux. Il est rapidement arrêté et mis en prison. Et plus personne n’en parle. Jusqu’au défilé du 15 août.

Leur présence a été établie plus récemment par nos confrères du magazine français Le Point, lors de l’élection présidentielle de mars 2026. Des Russes étaient alors observés dans Brazzaville, lunettes de soleil et foulard sur la tête leur camouflant le visage. Interrogés, ils ont affirmé être venus « assurer la sécurité du président » pendant le scrutin du 12 mars et les semaines qui l’ont précédé. Denis Sassou Nguesso a remporté l’élection avec 94,82% des voix, rempilant ainsi pour un cinquième mandat. 

« Denis Sassou Nguesso s’inquiète des tentatives de remplacement »

Certaines relations militaires entre la Russie et le Congo font l’objet de contrats et cette coopération a été confirmée en haut lieu, de part et d’autre. En juin 2024, Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, indiquait à l’issue d’un rendez-vous à Oyo, le fief du président congolais, qu’« avec le président Sassou Nguesso, il a été convenu de continuer notre coopération en matière militaire et technique, de renforcer les capacités de défense de la République du Congo ». L’information avait alors été relayée sur le site de la présidence congolaise.

Des conseillers militaires russes sont également présents sur le terrain pour des formations. « Ils sont là, premièrement, pour former les militaires congolais à la maniabilité des engins de nouvelles technologies acquis récemment par l’armée », a confirmé à TV5MONDE une source sécuritaire congolaise.

Dès 2019, date de signature des premiers contrats, Dmitri Peskov, porte-parole du président russe, précisait à l’agence de presse Ria Novosti: « Il s’agit de spécialistes chargés de l’entretien de ces équipements militaires, pour qu’ils puissent être utilisés de manière adéquate »

Par ailleurs, un camion militaire, chargé d’équipements de communication et de cartographie, a été, selon nos sources, posté deux jours durant devant un supermarché de Brazzaville, autour du 15 août 2025.

Ce « déploiement progressif » de membres d’Africa Corps a été supervisé par Françoise Joly, la conseillère franco-rwandaise de Denis Sassou Nguesso. Décorée de l’ordre de l’Honneur russe, elle est l’« interlocutrice stratégique de Sergueï Lavrov » depuis 2020, a révélé le média d’enquête Africa Intelligence dans un article paru le 6 juillet 2026. Dans ce dernier, on apprend que des commandants des paramilitaires russes ont obtenu, en 2025, un bureau à la présidence congolaise. 

Ils enseignent notamment à la Direction générale de la Sécurité présidentielle des « formations au combat, au parachutisme et aux techniques de brouillage des communications », indique encore Africa Intelligence. Le général de Brigade Serge Oboa, à la tête de la garde présidentielle, a ainsi été décoré de « l’ordre de l’Amitié » par Vladimir Poutine.

Pour la Russie, « une opération diplomatique et une opération d’image » 

« Denis Sassou Nguesso s’inquiète des tentatives de remplacement par des putschistes, notamment après ce qu’il s’est passé au Gabon, après le putsch du général Brice Clotaire Oligui Nguema qui a renversé Ali Bongo et sa famille », analyse pour TV5MONDE Thierry Vircoulon, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI) et spécialiste de l’Afrique centrale. 

« C’est la problématique des vieilles autocraties finissantes qui, évidemment, se sentent de plus en plus fragiles », résume le chercheur. Le même scénario peut d’ailleurs être observé dans la Guinée équatoriale voisine, qui a vu arriver les Russes d’Africa Corps au sein de la garde présidentielle du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo dès 2024, affirme Thierry Vircoulon. Le chef d’État équato-guinéen est au pouvoir depuis 1979. 

Côté russe, l’intérêt d’un tel partenariat avec le Congo est « essentiellement une opération diplomatique et une opération d’image », explique le spécialiste de l’Afrique centrale.

« Nous avons de bonnes perspectives de développement de nos relations. Sur le plan économique, cela inclut l’exploration géologique, l’énergie, la logistique, l’agriculture et bien d’autres secteurs », avait ainsi déclaré Vladimir Poutine, le 30 juin 2026, à l’issue d’une rencontre avec son homologue congolais à Moscou.

Un an plus tôt, le 7 mai 2025, le président congolais avait indiqué dans une interview, encore à Moscou, les contours de plus en plus larges de la relation entre son pays et la Russie. Il y dévoilait notamment un « grand projet de construction d’un oléoduc entre Pointe-Noire et Brazzaville » par la Russie. Cet « énorme projet » comprenait aussi, selon Denis Sassou Nguesso, une coopération avec Moscou dans la « formation des cadres du secteur de la force publique et de son équipement ». 

Des relations historiques entre le Congo et l’URSS

Historiquement, depuis l’ouverture des relations diplomatiques en 1964 avec l’URSS, les deux pays sont proches, exception faite de la période agitée, au Congo et en Russie, du début des années 90. Depuis 1964, la Russie octroie aux jeunes Congolais des bourses d’études dans divers domaines.

Aujourd’hui, selon l’ambassade de la République du Congo en Fédération de Russie, plus de 1500 Congolais étudient en Russie. Les Russes représentent la deuxième communauté des expatriés au Congo. Le président congolais, lui-même, est un russophile. En décembre 1969, il est l’un des membres fondateurs du parti Parti congolais du Travail (PTC), formation alors de tendance marxiste-léniniste. 

Aujourd’hui, il joue sur les « rivalités entre la France, les puissances du Moyen-Orient, la Russie et la Chine pour gagner en respectabilité », observe l’Institut français des relations internationales (IFRI), dans une analyse publiée en juin 2025. « Ce que les Russes font au Congo, c’est de la formation, de la sécurité et de la propagande », résume le chercheur Thierry Vircoulon. 

L’expansion russe s’appuie sur le pilier de la communication. Ainsi, le 1er septembre 2025, une exposition à la gloire de la relation russo-congolaise a été dévoilée sur l’avenue de la Corniche, l’une des artères les plus fréquentées de la capitale.  

Cette exposition est organisée par l’ambassade de la Russie au Congo, le centre culturel russe local, appelé « Maison Russe » et une association russe, Globus. Elle a permis de relayer la pensée politique russe actuelle au sujet – par exemple – de l’ancienne colonie française et du franc CFA.

La communication, autre terrain de jeu de la Russie au Congo

Ainsi, sur des affiches, on pouvait lire que le franc CFA « permettait à la France de contrôler entièrement l’économie et la politique de la région. De nombreux experts africains constatent que le franc CFA freine leur développement économique en limitant leur indépendance ».

Le président russe Vladimir Poutine, à droite, et le président congolais Denis Sassou Nguesso se serrent la main à l’issue d’une séance organisée dans le cadre du format « Outreach/BRICS Plus » lors du sommet des BRICS à Kazan, en Russie, le jeudi 24 octobre 2024. 

En octobre 2024, l’ambassadeur de la Fédération de Russie en République du Congo, Ilias Iskandarov, et le ministre de la Communication et des Médias, Thierry Lézin Moungalla, avaient lancé un cycle de webinaires pour les journalistes congolais. Une formation conduite par le média russe Spoutnik.

Contacté par TV5MONDE, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Thierry Moungalla, a indiqué n’avoir aucun commentaire à faire sur la présence, ou non, d’Africa Corps au Congo. Aucune annonce officielle ou gouvernementale n’a été faite et aucun contrat n’a été présenté au public, pour entériner la présence de paramilitaires russes au sein de la Direction générale de la Sécurité présidentielle (DGSP), ou en appui de celle-ci.

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