«Personne n’ose rien dire»: en Haïti, les gangs imposent leur loi dans la ville de Marchand-Dessalines

Deux mois après la prise de contrôle de la ville de Marchand-Dessalines par le gang Kokorat san Ras et Grand Grif, comment la population vit-elle au quotidien sous cette emprise ? Depuis leur installation dans cette ville historique du département de l’Artibonite, les membres du gang imposent leur loi. En mai, après la démolition du commissariat de la commune, ils sont devenus les seuls maîtres des lieux. Prise en otage, la population tente désormais de survivre entre peur, silence et manque de protection.

Par : Ronel Paul – correspondant RFI aux Gonaïves,

Dans le centre-ville, les membres des gangs Kokorat san Ras et Gran Grif circulent à visage découvert. Ils remplacent l’État, au grand dam de la population, comme cette femme dont nous tairons le nom pour des raisons de sécurité. « Une ville autrefois si calme se retrouve aujourd’hui plongée dans cette situation. Les gangs vivent et dorment désormais dans la ville, où ils font la loi. Personne n’ose rien dire. Si tu oses parler, tu risques d’être tabassé. Le plus triste, c’est que si tu as une dispute avec une jeune femme, elle peut menacer de te faire tuer. Quelques minutes plus tard, tu peux te retrouver encerclé par des bandits, parce qu’elle est allée se plaindre auprès d’eux. Les habitants sont donc obligés de vivre dans la peur et le silence. La situation est extrêmement compliquée à Marchand-Dessalines », témoigne-t-elle.

De fait, les caïds dictent leur loi, après avoir détruit tout ce qui représentait l’État dans la troisième section de Marchand-Dessalines : plus de commissariats, plus de tribunaux, ni même de mairies, ou presque. Quelques semaines après l’arrivée des criminels, le maire a remis sa démission, accusant l’État central d’être de mèche avec les gangs. Il a été remplacé dans la foulée, mais son successeur n’a jamais mis les pieds au palais municipal. Alors pour assurer leur survie, les habitants ont dû s’adapter, comme l’explique ce directeur d’école, qui souhaite garder l’anonymat. 

« Lorsque les bandits venaient tout juste d’arriver dans la commune, les écoles sont restées fermées pendant environ deux mois. Avec d’autres directeurs et des citoyens, nous sommes allés voir les hommes armés pour leur demander un compromis. Après cet échange, les généraux Lucson et Bendjy, les chefs de gang, ont fait une déclaration sur la place publique de Dessalines pour annoncer que tous les enfants pouvaient retourner à l’école et qu’ils n’avaient rien contre la population. Malgré cela, nous vivons dans la ville en faisant très attention à l’endroit où nous mettons les pieds. Nous ne parlons pas n’importe comment et nous faisons ce qu’ils nous demandent, parce que leur plus grande obsession est de ne pas avoir de traîtres parmi eux », explique-t-il.

« Les gens n’en peuvent plus »

C’est donc l’omerta qui règne dans la ville de l’empereur Jean-Jacques Dessalines. D’ailleurs, les membres de gangs n’imposent pas seulement le silence à la population. Ils exigent aussi des taxes de fonctionnement aux écoles, ainsi qu’aux agriculteurs qui souhaitent travailler leurs champs. C’est ce qu’affirme Dunelson Duval, vice-délégué de l’arrondissement de Dessalines, qui, depuis l’attaque du début du mois d’avril, vit caché, car il se dit menacé par ces malfrats.

« Le département de l’Artibonite est considéré comme le grenier agricole du pays. Plus précisément, dans mon arrondissement, les gens vivent essentiellement de l’agriculture. Imaginez que les gangs réclament 750 000 gourdes [la monnaie locale, ndlr], soit plus de 5 000 euros, par localité, pour que les habitants puissent cultiver leurs terres. En plus, chaque agriculteur doit remettre deux ou trois sacs de riz aux gangs. Je le dis et je le répète : même si l’on me retire demain de mon poste de délégué, je dois dire cette vérité. Je suis là pour cela : dire la vérité et faire savoir à la population que je suis là pour la défendre. Les gens ne doivent pas se sacrifier pour nourrir des va-nu-pieds. Les membres de la population ne peuvent pas dénoncer cette situation à la radio, parce qu’ils sont sous l’emprise des gangs et n’ont nulle part où aller. Mais ils sont venus porter plainte auprès de moi et m’ont demandé de relayer leurs revendications dans les médias, dans l’espoir que leur message parvienne aux autorités supérieures. Les gens n’en peuvent plus. Certains abandonnent leurs champs, d’autres tentent de résister. D’autres encore sont partis dans d’autres villes, comme Saint-Marc, Cap-Haïtien ou encore les Gonaïves. Cette situation est une véritable tragédie », déplore Dunelson Duval.

Selon de nombreux analystes, la stratégie des gangs consiste à se rapprocher des zones urbaines et à s’installer au milieu des habitants. Leur objectif : les utiliser comme boucliers humains en cas d’intervention de la police.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *