[ Contribution] : ​Dakar ne se noie pas par hasard ( Paul Sedar Ndiaye)

Chaque hivernage, certaines zones de Pikine, Guédiawaye ou des Parcelles Assainies disparaissent sous les eaux. On accuse une « urbanisation incontrôlée ». Pourtant, les plans d’urbanisme de la capitale interdisaient déjà d’y bâtir en 1946. Derrière le désordre apparent, il y a surtout une longue suite de décisions.

Le 15 août 2025, de fortes pluies ont de nouveau placé des quartiers des Parcelles Assainies sous les eaux. Le surlendemain, le président Bassirou Diomaye Faye s’est rendu sur place et a promis un plan d’urgence sur cinq ans. Le même scénario revient chaque année. Les habitants évacuent ; un responsable se déplace ; une aide d’urgence est annoncée. L’hivernage suivant ramène les mêmes images. Le pays a pourtant investi des milliards de francs CFA dans l’assainissement depuis plus de dix ans.

Le coupable désigné est presque toujours le même, l’« urbanisation incontrôlée ». Le terme est commode parce qu’il suggère un accident, une croissance trop rapide qui aurait submergé une ville sans défense. La réalité est moins flatteuse pour ceux qui ont aménagé la capitale. L’eau qui envahit Pikine chaque mois d’août ne fait que reprendre un chemin qu’elle a toujours suivi.

Une ville bâtie sur ses propres zones humides

Dakar occupe la presqu’île du Cap-Vert, dans la zone écologique des Niayes, un chapelet de dépressions humides qui longent la côte. Les urbanistes coloniaux connaissaient bien la nature de ces terres, impropres à l’habitat. Les trois plans directeurs successifs de l’agglomération, en 1946, en 1961, puis en 1967, ont tous classé les Niayes en zones non aedificandi, c’est-à-dire interdites à la construction.

C’est pourtant le département de Pikine, principal site des Niayes, que les autorités ont retenu comme pierre angulaire de l’extension urbaine. Le sol où vivent aujourd’hui des millions de Dakarois était donc, dès l’origine, classé inconstructible.
Le climat a transformé cette interdiction restée théorique en problème sanitaire. La grande sécheresse sahélienne des années 1970 a fait reculer la pluviométrie d’environ 35 % entre les périodes 1950-1965 et 1970-1995. Elle a asséché les Niayes et, dans le même temps, poussé vers la capitale des familles rurales venues chercher de quoi vivre. Ces nouveaux arrivants ont trouvé aux portes de Dakar des terres humides asséchées et bon marché. Ils s’y sont installés.

Pendant une vingtaine d’années, la situation est restée stable. Les marécages étaient secs et personne ne s’en inquiétait. Autour de l’an 2000, les pluies sont revenues vers des niveaux plus habituels et la nappe phréatique est remontée, d’autant qu’on avait cessé de la pomper pour l’eau potable, faute d’une qualité suffisante. L’eau a retrouvé son lit, désormais occupé par des centaines de milliers de personnes. L’inondation d’août 2012, l’une des plus dévastatrices de l’histoire de la ville, a lancé un cycle de catastrophes naturelles qui se répète chaque saison des pluies.

Ces inondations ne sont pas une catastrophe venue de nulle part. Une zone humide reprend possession d’un terrain qu’on lui avait pris, et que l’administration elle-même jugeait impropre à l’habitat.

Les habitants, eux, sont prêts à partir

On présente souvent les sinistrés comme des occupants illégaux, accrochés à des maisons qu’ils n’auraient jamais dû construire. Une enquête menée en 2025 auprès de 732 habitants de la banlieue dakaroise donne une autre image. Pour eux, les inondations tiennent d’abord à la remontée de la nappe (56,5 % des réponses), puis à l’insuffisance de l’assainissement (41,8 %) et à l’occupation des zones humides (32,8 %). Surtout, 77 % se disent prêts à un relogement ou à une indemnisation pour libérer les emprises inondables.
Le résultat mérite qu’on s’y arrête. Une majorité de ceux que l’on accuse d’occuper les zones à risque accepteraient de partir si on leur en donnait les moyens. Le véritable obstacle est ailleurs.

Si les plans existent depuis 1946 et si les habitants se disent prêts à céder le terrain, pourquoi Dakar continue-t-elle de se noyer ? Parce que les appliquer oblige à défaire des situations que l’État a lui-même créées, puis à composer avec les intérêts qui se sont installés dessus. Pour libérer des terres, il faut exproprier, indemniser et reloger les occupants. Ces opérations sont lourdes financièrement et politiquement. Longtemps, la réponse s’est limitée à déployer des motopompes pendant l’hivernage, sans toucher à l’installation des familles.

Le décret du 16 juillet 2025 prend là tout son sens. Le texte déclare d’utilité publique la préservation des voies d’eau naturelles et accorde à l’État un délai de trois ans pour exproprier les terrains privés qui les obstruent. Il offre enfin le moyen d’appliquer ce que le plan de 1946 prescrivait déjà, près de quatre-vingts ans plus tôt.

L’autre réponse de l’État a consisté à construire ailleurs. La ville nouvelle de Diamniadio, à une trentaine de kilomètres à l’Est, près de l’aéroport, devait désengorger la capitale. Le recensement de 2023 y dénombrait moins de 48 000 habitants. Les installations restent rares, car Dakar conserve l’essentiel des emplois et des services. Bâtir une ville neuve ne déplace pas l’activité économique.
Les pouvoirs publics ne sont pas pour autant inactifs. Le Programme de gestion des eaux pluviales (PROGEP) a construit 46 000 mètres de réseaux de drainage et 30 km de voiries dans 8 communes, au bénéfice de 150 000 personnes, avec un recul mesuré des maladies hydriques. La stratégie nationale de développement 2025-2029 place l’assainissement parmi ses priorités, et un programme national de prévention des inondations à l’horizon 2035 est en préparation, soutenu par l’Agence française de développement et le Fonds vert pour le climat.

Le facteur climatique est réel. Les pluies sont plus intenses qu’autrefois, et même des villes bien équipées débordent désormais. Sur ce point, le président a raison. Mais le climat n’explique que le déclenchement des crues. Il ne dit pas pourquoi ce sont toujours les mêmes quartiers qui sombrent. La pluie tombe sur toute la presqu’île ; seuls s’y noient ceux qui sont installés dans les anciennes zones humides. La cause tient à l’histoire de l’occupation des sols.

La vraie question posée au nouveau régime n’est donc pas de savoir s’il a un plan. Le Sénégal dispose de plans d’urbanisme depuis 1946 et consacre des milliards de francs CFA à la lutte contre les inondations depuis plus de dix ans. L’enjeu réel est autre. Il s’agit d’assumer la tâche ingrate et impopulaire que chaque plan supposait sans jamais l’imposer, garder dégagés les chemins de l’eau et accompagner le départ de ceux qui les occupent.

Une majorité des habitants concernés se disent prêts à céder leurs terrains. L’État doit maintenant tenir sa part. Tant que les plans d’urbanisme, même les plus anciens, resteront sans application, Dakar continuera de se noyer.
Et déjà, l’hivernage approche. Faute de décision ferme, il ne reste aux familles des quartiers bas qu’à prier pour que la pluie les épargne cette année. Car, en l’état actuel, c’est uniquement de Dieu qu’on attend le salut. Puisse-t-il nous l’accorder.

Paul Sedar Ndiaye, Ecrivain, Enseignant-Chercheur

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