Libye: dans l’Est, investir tous azimuts pour rattraper le temps perdu sous Kadhafi, selon Belgacem Haftar à l’AFP
A la tête du Fonds de reconstruction basé dans l’est de la Libye depuis deux ans et demi, Belgacem Haftar, fils du puissant maréchal Khalifa Haftar, revendique dans un entretien exclusif à l’AFP une hyper-efficacité censée rattraper plus de 40 « années perdues » sous Mouammar Kadhafi.
Ponts, routes, immeubles d’habitation, écoles et hôpitaux: des journalistes de l’AFP, pris en charge par l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par Khalifa Haftar, ont vu des dizaines de chantiers de construction et rénovation, à Benghazi, Derna et Beida notamment.
Plongée dans l’instabilité après la chute et mort en 2011 de Mouammar Kadhafi, la Libye est gérée par deux gouvernements parallèles: l’un à Tripoli, reconnu par l’ONU et dirigé par Abdelhamid Dbeibah, l’autre, basé à Benghazi, contrôle l’est et la majorité du sud, sous la férule du maréchal Haftar.
Sur le plan sécuritaire, il est épaulé par deux de ses fils, Saddam, son successeur désigné et vice-commandant de l’ANL, et Khaled, chef d’état-major.
Dans un immense bureau d’un luxueux palais de Benghazi, Belgacem Haftar, ingénieur de 46 ans, vante les réalisations du Fonds créé début 2024 et devenu le bras économique des autorités de l’Est.
L’autocrate Kadhafi « n’a pas réalisé en 40 ans ce que nous avons accompli en termes de projets en seulement deux ans », assure cet homme de haute stature, au calme imposant.
Le Fonds, lancé pour rebâtir Derna où des milliers de personnes ont péri dans la tempête Daniel en septembre 2023, était initialement doté de 10 milliards de dinars (1,6 milliard d’euros). Il a depuis été transformé en Fonds pour le Développement et la Reconstruction de la Libye (FDRL).
Construire pour se légitimer
C’est dans les zones progressivement conquises à partir de 2016 par le clan Haftar que se concentrent les gisements et terminaux pétroliers d’un pays abritant les plus importantes réserves prouvées d’Afrique (48,4 milliards de barils).
En y lançant de multiples projets, le Fonds entend « rattraper les années perdues » sous le pouvoir de Mouammar Kadhafi, souligne Belgacem Haftar.
A l’heure où plusieurs médias affirment que les Etats-Unis, via leur émissaire pour l’Afrique, Massad Boulos, oeuvrent à un rapprochement entre Est et Ouest, ces réalisations illustrent aussi une volonté des Haftar de se donner une légitimité politique en démontrant leurs capacités de gestion.
Depuis 15 ans, les infrastructures de base (eau potable, égouts, télécommunications, électricité …) et des « secteurs essentiels » comme l’éducation et la santé ont continué d’être « complètement négligés », affirme Belgacem Haftar.
« Le nombre et le niveau des projets en cours répondent à la question de savoir où l’argent est dépensé », oppose-t-il aux accusations d’experts contre le Fonds, faisant état d’une gestion opaque échappant à tout contrôle, voire de malversations et détournements.
Pour justifier une absence d’appels d’offres publics à Derna, il défend la nécessité d’aller vite compte tenu de l’ampleur des dévastations et d’éviter des procédures trop bureaucratiques.
« Ce qui témoigne de la transparence », c’est « ce que nous avons mis en oeuvre sur le terrain », argue M. Haftar.
Chaque contrat du FDRL avec des entreprises est actuellement « audité par les instances appropriées » existant à Tripoli et les paiements se font à travers la Banque centrale, assure-t-il.
« Immenses » besoins
Le Fonds a, selon lui, permis de restaurer « la confiance entre le citoyen et l’Etat par la mise en oeuvre de projets nécessaires » après « des années de détournements des deniers publics ».
Belgacem Haftar assistait vendredi à la répétition d’une fête scolaire organisée dans le stade géant, flambant neuf de Benghazi. Après des selfies avec parents et enfants, une fillette est venue lui présenter les doléances de sa famille sur un petit papier.
Pour l’ingénieur, le Fonds pourrait étendre, « si les autorités le demandent », son action à l’Ouest, qui abrite une population importante et la capitale, et où « les besoins sont immenses » en termes d’infrastructures.
Il faudrait néanmoins que s’apaisent les relations acrimonieuses avec le Premier ministre Dbeibah, que Belgacem Haftar accuse de n’avoir « réalisé aucun projet à l’échelle de l’Etat libyen » en cinq ans de pouvoir.
De son côté, M. Dbeibah dénonçait en février d’énormes dépenses « hors budget » dans l’Est ces trois dernières années.
Mais mi-avril, sous égide américaine, un premier budget unifié depuis 13 ans, visant une meilleure répartition des ressources, a été adopté.
Est-ce un pas vers une hypothétique réconciliation ?
La loi de finances prévoit dans tous les cas, précise M. Haftar, « 20 milliards de dinars » (environ 2,7 mds EUR) d’investissements dans l’Ouest et autant pour l’Est et le Sud où le Fonds entend poursuivre ses « projets stratégiques ».

