Au Mali, «l’externalisation de la sécurité n’a pas fonctionné», selon Bakary Sambe
« Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire », c’est le titre de la note d’analyse publiée ce mercredi 13 mai par le Timbuktu Institute, centre de recherche africain pour la paix basé au Sénégal. Il y a un peu plus de deux semaines, le 25 avril, les jihadistes du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim, selon l’acronyme arabe), liés à al-Qaïda, et les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA), menaient une série de six attaques coordonnées, qui ont coûté la vie au ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara, et qui ont permis à ces groupes armés de s’emparer de Kidal, dans le Nord. Que disent ces attaques du dispositif sécuritaire malien, et notamment du partenariat avec la Russie et avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ? Quelle réaction dans l’opinion publique malienne ? Que penser de l’alliance entre le Jnim et le FLA ? Peut-elle tenir sur la durée ? Bakary Sambe, directeur à Dakar du Timbuktu Institute, est l’invité d’Afrique midi, au micro de David Baché.
RFI : Dans votre note, vous estimez que les attaques du 25 avril révèlent l’« échec » de la Russie à sécuriser le régime malien…
Bakary Sambe : Oui, il y a eu un effondrement du mythe de l’externalisation sécuritaire en s’alliant aux Russes, parce que la mort du général Sadio Camara et le retrait chaotique d’Africa Corps à Kidal symbolisent, à mon avis, l’échec de la stratégie Wagner-Africa Corps. Je pense qu’après Barkhane, qui avait quand même des aspects civilo-militaires et de développement, la sous-traitance de la sécurité à Moscou n’a pas pu tenir face à une guérilla localement ancrée. Et je crois que le régime de Goïta, sans résultat immédiat sur le terrain, risque de perdre son principal atout narratif, qui était la reconquête sécuritaire.
Ceci dit, des attaques, lorsqu’un pays fait face à des groupes armés, c’est inévitable. Et l’Africa Corps russe est toujours aux côtés de l’armée malienne aujourd’hui…
Oui, l’Africa Corps est toujours aux côtés de l’armée malienne, d’après les vidéos que l’on montre et d’après le traitement russe de ce qui se passe aujourd’hui sur le terrain. Mais la débandade de Kidal, mais aussi ce qui s’est passé à Tessalit…
À Tessalit, où l’Africa Corps et l’armée malienne se sont retirés…
Voilà, et cela montre qu’aujourd’hui on est face à un problème, c’est-à-dire que l’externalisation et la sous-traitance de la sécurité n’ont pas pu fonctionner au Mali.
Ces attaques démontrent également, selon votre analyse, les limites de l’Alliance des États du Sahel, initialement conçue comme un pacte de défense, parce que ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont apporté de soutien militaire…
Oui, l’article 5 de la charte du Liptako-Gourma, qui est comparable aux articles 5 et 6 de l’Otan, notifiait qu’en cas d’attaque, les pays de l’AES se devaient solidarité et alliance. Cette fois-ci, après l’attaque du 25 avril, nous avons vu des déclarations d’intention de la part des chefs d’État de l’AES, le président Traoré du Burkina Faso parlait d’un « complot monstrueux », mais à part cela, nous n’avons pas vu une mobilisation de l’AES. C’est vrai que le Burkina Faso avait déjà beaucoup à faire, si l’on sait qu’avant l’attaque de Bamako, il y a eu quelques attaques au niveau du Burkina Faso. Ces pays-là étaient beaucoup plus préoccupés par leur propre sécurité intérieure.
En revanche, pour le régime de transition, l’effet sur l’opinion publique est plus nuancé, « paradoxal », écrivez-vous : les promesses sécuritaires ne sont pas tenues, mais il y a désormais une forme d’union derrière le drapeau…
Oui, le régime pourrait paraître, au point de vue de l’étranger ou des analyses de personnes éloignées du terrain, comme temporairement fragilisé. Mais je crois que les attaques du 25 avril ont paradoxalement consolidé le ralliement autour du drapeau. C’est-à-dire que la légitimité du pouvoir repose presque uniquement aujourd’hui au Mali sur la promesse de sécurité. Et les attaques, paradoxalement, ont ouvert un parallèle inquiétant avec 2012 [lorsque les groupes armés avaient conquis le Nord du Mali en quelques jours – NDLR]. Mais ce qu’il faut savoir aujourd’hui, c’est qu’il y a un paradoxe malien que les analystes étrangers à la région ont du mal à intégrer, c’est l’effet « ralliement autour du drapeau » et le renforcement temporaire du régime du général Assimi Goïta.
Sur l’alliance entre les jihadistes du Jnim, liés à al-Qaïda, et les rebelles indépendantistes du FLA : elle crée, écrivez-vous, une « contrainte stratégique nouvelle » pour les autorités de transition, mais vous doutez que cette alliance puisse tenir sur la longueur…
Oui, je crois que l’alliance tactique entre le Jnim et le FLA, c’est plutôt une convergence de circonstances, pas un mariage. Les attaques coordonnées montrent quand même une montée en puissance et une coordination inédite entre les jjihadistes du Jnim et les indépendances du FLA, mais cette alliance, à mon avis, repose sur l’existence temporaire d’un ennemi commun, à savoir le régime de Bamako, et des intérêts pragmatiques comme le trafic et le rôle d’Iyad Ag Ghaly, qui est central là-dedans. Je crois donc qu’il y a des convergences d’intérêts pragmatiques aujourd’hui, mais sans projet politique partagé, à mon avis, parce que là, il y a des limites assez fortes à une coalition de longue durée. Il y a d’abord les objectifs divergents : la charia pour le Jnim, versus « autonomie de l’Azawad » [pour le FLA -NDLR]. Il y a aussi une incertitude sur le fait que des éléments du Jnim, aujourd’hui dominés par les éléments de la Katiba Macina [issue du centre du Mali – NDLR], puissent s’engager outre mesure pour l’indépendance de l’Azawad.
Mais justement, est-ce que ce partenariat affiché de façon inédite ne préfigure pas une possible recomposition ? Vous avez rappelé les différences dans les revendications de base -idéologiques, territoriales-, mais on voit aussi que le Jnim a fait évoluer son discours, qu’il tente de se positionner comme un acteur politique, au Mali.
Oui, justement, je pense qu’il peut y avoir un effet déclencheur. Le Jnim, qui depuis un certain temps cherchait à changer cette étiquette de mouvement exogène attaquant le Mali, se trouve une dimension, un ancrage national, par l’émergence de certaines figures comme Bina Diarra, pour montrer que le Jnim peut se positionner en tant que mouvement politique national, capable de mobilisation. Et là, cette alliance offre justement une possibilité de transition vers cette mue en un groupe politique national, essayant de mériter son éventuelle place autour d’une table de négociation et dans le futur du Mali.
Cette question de négociation, de discussion avec les groupes armés justement, est récurrente. Elle semble aujourd’hui se poser plus que jamais. Est-ce que c’est devenu nécessaire pour faire taire les armes ? C’est ce qu’estiment beaucoup d’acteurs, et notamment les opposants politiques comme la Coalition des forces pour la République (CFR) de l’imam Dicko. Ou est-ce que la réponse face aux souffrances imposées aux populations et face à la nature même du Jnim doit être essentiellement militaire -c’est la position des autorités de transition ?
Vous savez, s’il y a une opinion largement partagée dans le landerneau politique malien, c’est le dialogue national inclusif et je crois qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’autre alternative. Face à ce phénomène d’endogénéisation du jihad, les jihadistes ne sont plus des envahisseurs venus de pays étrangers à la frontière, etc. Les djihadistes, aujourd’hui, on les retrouve parmi les enfants du pays. Quand vous écoutez les Maliens, ils vous disent qu’il est temps que le Mali parle à tous ses enfants, y compris même ses enfants considérés comme perdus. Donc c’est devenu incontournable.
SOURCE RFI

