Est de la RDC: des rapports sans concessions de l’Assemblée et du Sénat sur les difficultés de l’armée congolaise
RFI a pu consulter des rapports distincts établis en 2025, après auditions des ministres concernés, par l’Assemblée nationale et le Sénat sur les difficultés des Forces armées de la RDC et de leurs soutiens, dans la guerre à l’est du pays. Entre communications interceptées par les ennemis, des effectifs militaires incertains, l’absence d’une doctrine militaire adaptée ou une situation financière complexe, le constat dressé par les parlementaires congolais est sans appel. Détails.
Par : Patient Ligodi
Les communications des unités des Forces armées de la République démocratique du Congo (RDC) engagées au front sont interceptées par l’ennemi. Les effectifs déclarés par les commandants ne correspondent pas à la réalité sur le terrain. Des soldats restent fixés sur les mêmes positions depuis des années, sans relève. La loi de programmation militaire de la RDC n’est pas encore appliquée. Des supplétifs à la solde de « l’ennemi » combattent dans les rangs des forces loyalistes.
Toutes ces informations ne proviennent pas d’un rapport d’organisation non-gouvernementale, ni d’un service de renseignement étranger. Elles sont tirées de deux rapports officiels du Parlement congolais, produits à partir des déclarations des ministres eux-mêmes lors d’auditions devant les deux chambres.
Le premier est le rapport de la Commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale, adopté en décembre 2025 à l’issue d’auditions gouvernementales tenues les 13, 16, 18 et 22 décembre 2025. Le second est le rapport-synthèse de la Commission mixte Défense-Relations extérieures du Sénat, adopté en mai 2025, après des auditions conduites entre avril et mai 2025, dans les semaines suivant la chute de Goma et de Bukavu.
L’ennemi lit parfois les messages des FARDC
Le vice-Premier ministre, ministre de la Défense nationale et des anciens combattants, Guy Kabombo Muadiamvita, l’a dit devant l’Assemblée nationale en décembre 2025 : « Faute des capacités de communication en nouvelle technologie, les unités FARDC engagées au front sont parfois exposées aux interceptions des messages par l’ennemi et interférences qui rendent impossible la synchronisation des actions. » Il a ajouté : « L’ennemi qui a su construire une architecture moderne de communication avec des matériels à la pointe des nouvelles technologies arrive à décrypter les échanges des messages opérationnels entre les différentes chaines de commandement et les unités engagées aux fronts. »
Pour y remédier, le ministère a établi des partenariats avec des pays amis pour l’acquisition de systèmes de communication. Le ministre a également indiqué qu’il est impérieux que le pays dispose de ses propres satellites. Ces satellites n’existent pas encore.
La Commission Défense de l’Assemblée nationale a retenu parmi ses constats officiels : « Logistique des FARDC non-adaptée aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. »
Des soldats fantômes dans les registres
Devant le Sénat, en mars 2025, le ministre de la Défense a fourni les effectifs officiels : l’armée congolaise compte 268 602 militaires, dont 36 354 inactifs. Parmi ces inactifs, 3 618 retraités sont en attente de paiement pour un montant cumulé de 1,45 million de dollars. Les actifs sont répartis entre trois zones de défense, avec 74 000 éléments engagés en opération.
Mais devant l’Assemblée nationale, en décembre 2025, le même ministre a reconnu l’existence d’une commission interinstitutionnelle dont la mission est de vérifier « les effectifs déclarés par les commandants au front dont la réalité révèle un écart considérable ». Les chiffres officiels et les effectifs réellement présents sur les positions ne coïncident donc pas. Le ministre lui-même le dit.
Des années sur les mêmes positions, sans relève
La Commission Défense de l’Assemblée nationale a consigné ce constat dans son rapport adopté en décembre 2025 : « Sédentarisation des troupes sur les lignes opérationnelles sans relève pendant des longues années. »
Sur les conditions des soldats au front, le ministre de la Défense a indiqué que la prime de combat est passée de 20 à 325 dollars. Il a précisé devant les députés que sa mise en exécution était attendue depuis le mois d’avril 2025. L’audition a eu lieu en décembre 2025.
Le ministre a également reconnu que les Centres d’instruction, Centres d’entraînement, l’Académie militaire, l’École des sous-officiers et l’Hôpital militaire général « sont dépourvus des véritables services psychologiques, sociologiques, kinésithérapiques et bien d’autres ». Il a qualifié ce chantier de travail « à exécuter par le gouvernement ».
Une loi de programmation qui n’est pas appliquée
Le ministre de la Défense a déclaré devant le Sénat, en mars 2025, que malgré la promulgation de l’Ordonnance-Loi de programmation militaire 2022-2025, « son niveau d’exécution reste faible ». Il a demandé aux sénateurs de soutenir son intégration dans la loi de finances rectificative 2025. Le Sénat lui a répondu dans ses recommandations : « Mettre en application la loi de programmation militaire sinon l’adapter en la réintégrant dans la loi de finances rectificative 2025. »
Le ministre des Finances a conclu son intervention devant l’Assemblée nationale par cette phrase : « Le gouvernement n’a pas ménagé ses efforts dans le secteur de la défense mais des défis subsistent en matière de coordination opérationnelle et de planification stratégique. »
Sur le budget 2025, les chiffres transmis par le ministre du Budget sont les suivants. Les prévisions votées pour la Défense nationale s’élevaient à 7 812 milliards de francs congolais, soit environ 2,9 milliards de dollars. Or, les montants liquidés ont atteint 5 418 milliards de francs congolais, soit 2 milliards de dollars. Le ministre du Budget a expliqué ces écarts par des contraintes de trésorerie, et la priorité accordée à des dépenses jugées critiques et des dépenses exceptionnelles liées aux opérations à l’est.
Pas encore de doctrine, pas de casernes depuis 1960
La Commission Défense de l’Assemblée nationale a adopté deux constats qui se suivent dans son rapport : « Absence de doctrine au sein des FARDC » et « absence quasi-totale de politique de casernement de nos FARDC depuis 1960 ». Le Sénat confirme en outre, dans ses observations finales de mai 2025 : « La stratégie militaire semble ne pas s’adapter au contexte de la guerre qui est imposée. »
Ce constat intervient alors que le ministre de la Défense a lui-même décrit, devant l’Assemblée nationale, deux fronts simultanés de nature radicalement différente. D’un côté, « le conflit armé de haute intensité contre l’agression rwandaise dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu ». De l’autre, « le conflit asymétrique contre les jihadistes ADF/MTM [Forces démocratiques alliées, NDLR] et la CRP [Convention pour la révolution populaire, groupe armé dirigé par Thomas Lubanga, NDLR] dans les provinces d’Ituri et Nord-Kivu ». Deux guerres, sans doctrine formalisée pour ni l’une ni l’autre.
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Dans le renseignement, des taupes
La Commission Défense de l’Assemblée nationale a retenu parmi ses constats officiels : « Mauvaise exploitation des renseignements reçus et la présence probable des taupes dans le système de renseignements. » La recommandation qui suit est : « Renforcer la capacité des renseignements pour lutter contre les taupes dans la chaine. »
Le mot est dans le texte parlementaire, pas dans une estimation extérieure. Le Sénat formule la même préoccupation dans ses observations générales : « L’inefficacité des services de renseignements » figure parmi les facteurs qui « réduisent sensiblement l’efficacité de nos troupes au combat, et les exposent terriblement au feu ennemi ».

Les Wazalendo : des alliés qui ont trahi
Devant le Sénat, en mars 2025, le ministre de la Défense a distingué deux réalités au sein des groupes Wazalendo : « Des vrais patriotes engagés aux côtés des FARDC pour combattre les agresseurs et, d’autre part, des faux patriotes à la solde de l’ennemi, agissant contre les forces loyalistes. » Il a mentionné des confrontations entre les FARDC et des Wazalendo à Uvira (Sud-Kivu) et à Butembo (Nord-Kivu).
Sur la prise de Walikale-Centre (Nord-Kivu), le ministre a indiqué qu’elle a eu lieu « suite à la trahison des VDP KABIDO [Volontaires pour la défense de la patrie, NDLR] ». Ce groupe, nommément cité dans le rapport sénatorial, avait rejoint les forces loyalistes avant de retourner ses armes contre elles.
Devant l’Assemblée nationale, en décembre 2025, le même ministre de la Défense a reconnu la nécessité d’améliorer le financement des Wazalendo et « leur chaine de commandement spécial pour éviter les affrontements à répétition avec les FARDC ».
La Commission du Sénat a observé, dans ses conclusions : « La partie du Sud-Kivu encore sous contrôle gouvernemental est en proie à l’ingouvernabilité à cause de l’emprise des Wazalendo sur les structures de l’État. » Il ne s’agit pas d’une zone occupée par l’ennemi, mais d’un territoire gouvernemental où des forces supplétives du gouvernement auraient pris le contrôle des institutions.
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Le bilan chiffré des débâcles, par le ministre lui-même
Devant le Sénat, en réponse aux questions sur les débâcles au Kivu, le ministre de la Défense a fourni les données suivantes. Environ 1 500 éléments ont été envoyés au camp militaire de Rumangabo (Nord-Kivu) pour reconditionnement, dont 1 000 déjà en renfort à Walikale. Environ 500 éléments de la Police nationale congolaise sont opérationnels dans les zones ennemies. Environ 300 éléments, principalement de la Garde républicaine, ont été déportés au Rwanda. Environ 150 résistants ont été sommairement abattus.
Des poursuites judiciaires ont par ailleurs été engagées contre cinq officiers supérieurs ayant abandonné leurs postes lors de l’arrivée de l’AFC/M23 à Goma. Les officiers ayant abandonné leurs postes à Bukavu et qui se trouvent à Uvira n’ont pas été interpellés, selon le ministre, « afin de ne pas fragiliser la stratégie militaire ». Des enquêtes ont été diligentées à l’encontre du général Chiviri, commandant du secteur opérationnel du Sud-Kivu, pour confirmer ou infirmer les allégations le concernant.
Ce à quoi les ministres n’ont pas répondu
Lors du débat avec le ministre de la Défense devant l’Assemblée nationale, les députés ont soulevé explicitement la « complicité des politiciens dans la guerre qui sévit au Nord et Sud-Kivu ». Cette question est consignée dans le procès-verbal des travaux. Elle ne figure pas parmi les réponses fournies par le ministre dans les délais impartis.
Le ministre de l’Intérieur, pour sa part, a reconnu devant le Sénat que les objectifs initiaux de l’état de siège, à savoir la restauration de l’autorité de l’État, l’éradication des groupes armés et la sécurisation des biens et des personnes, « ne sont pas encore atteints ». Il a ajouté qu’il est « difficile d’estimer une atteinte prochaine de ces objectifs étant donné la persistance des opérations militaires ». L’état de siège dans le Nord-Kivu et l’Ituri a été proclamé par une ordonnance datée de mai 2021. Au moment de cette audition, il était en vigueur depuis quatre ans.

