Régions anglophones, contexte politique tendu… Les enjeux de la visite du pape Léon XIV au Cameroun
La visite du pape Léon XIV au Cameroun débute ce mercredi 15 avril. Le souverain pontife est attendu à 15h (14h GMT). Une voyage qui intervient dans un contexte politique tendu, marqué par des débats sur la légitimité du dernier scrutin présidentiel qui a conduit à la réélection de Paul Biya, et des tensions entre pouvoir et opposition. Cette dernière craint d’ailleurs une instrumentalisation par le régime en place.
Le voyage du pape Léon XIV au Cameroun débute après une visite inédite en Algérie, ponctuée d’appels appuyés à la fraternité interreligieuse et un pèlerinage hautement symbolique dans les pas de Saint Augustin. Le programme officiel met en avant trois axes: la relation institutionnelle avec l’État, la paix dans la zone anglophone et le rôle social de l’Église catholique dans le pays. Cette visite représente un enjeu majeur à la fois pour le Vatican, qui cherche à renforcer son rôle en Afrique, et pour les autorités camerounaises, confrontées ces dernières années à des situations politiques et sociales complexes.
Certains fidèles ont toutefois dit redouter que cette visite ne serve à polir l’image du chef de l’Etat, réélu en octobre à l’issue d’un scrutin contesté, émaillé de manifestations réprimées dans le sang. « Comment comprendre en effet, la visite papale au lendemain d’une élection suivie d’une violence d’État qui a tué de nombreux citoyens aux mains nues, un État qui a enfermé femmes et enfants mineurs sans jugement après une élection truquée à ciel ouvert? », s’interroge auprès de TV5MONDE Ambroise Kom, écrivain et universitaire camerounais.
« Yaoundé a toujours utilisé à son avantage les visites du pape »
Le programme officiel prévoit effectivement une rencontre avec le président de la République Paul Biya, ainsi qu’avec les autorités camerounaises, la société civile et le corps diplomatique. « Yaoundé [la capitale politique camerounaise, NDLR], a toujours utilisé à son avantage les visites du pape. Elles sont des occasions, pour le système gouvernant, de rappeler une certaine fidélité à l’Eglise catholique« , précise à TV5MONDE Stéphane Akoa, analyste politique à la fondation Paul Ango Ela.
La venue du pape apparaît donc comme une séquence de reconnaissance internationale. Ce qui permet au pouvoir de mettre en scène la continuité de ses relations avec le Saint-Siège. Des relations institutionnalisées depuis 1966, et renforcées par l’accord-cadre de 2014 sur le statut de l’Égl
Cependant, le pouvoir camerounais doit éviter que cette visite apparaisse comme une simple captation politique d’un événement religieux. Et comme le soulignent nos confrères de Vatican News, le logo officiel présenté par la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (CENC), précise que le pape vient pour toute la population, et pas seulement pour les chrétiens.
D’après le rapport 2022 de l’ambassade des États-Unis au Cameroun sur la liberté religieuse, sur une population de 29,3 millions d’habitants, 69,2% sont des chrétiens, 20,9% musulmans, 5,6% animistes, 1,0% d’autres confessions et 3,2% sans religion déclarée. Parmi les chrétiens, on compte 55,5% de catholiques, 38% de protestants et 6,5% d’autres confessions chrétiennes.
Le pape Léon XIV a choisi d’effectuer une visite en trois étapes: Yaoundé et Douala, la capitale économique, mais aussi Bamenda, chef-lieu de la région anglophone du Nord-Ouest. En choisissant Bamenda, le souverain pontife introduit au cœur de son voyage la question du conflit séparatiste, des déplacements de population et de l’enlisement politique.
La place particulière de la crise anglophone
Dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, un conflit armé oppose depuis 2016 le gouvernement et différents groupes sécessionnistes. Et selon un rapport daté de 2024 de Human Rights Watch, au moins 6.000 civils ont été tués par les forces gouvernementales et les combattants séparatistes depuis le début des violences, tandis que plus de 638.000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays dans les régions anglophones.
Pour les autorités camerounaises, il faut non seulement assurer la sécurité du déplacement, mais aussi montrer qu’elles sont capables d’encadrer un moment de forte charge symbolique dans une région meurtrie. La venue du pape à Bamenda est donc perçue par certains comme une opportunité pour favoriser une désescalade et encourager la réconciliation nationale.Lire la vidéo
« On pourrait effectivement croire que la visite du pape à Bamenda pourrait contribuer à pareille désescalade. Mais il faudrait que le pays soit moins centralisé, et que les régions anglophones aient leur mot à dire sur l’administration de leurs collectivités. Tel n’est malheureusement pas le cas« , confie à TV5MONDE Ambroise Kom.
Actuellement dirigée par Mgr Andrew Nkea Fuanya, archevêque de Bamenda, la CENC insiste quant à elle sur le caractère non-politique de la visite du pape. La CENC a régulièrement dénoncé les violences dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, appelant à un dialogue inclusif et à une désescalade. De son côté, le journaliste français Frédéric Mounier, ancien correspondant du quotidien La Croix à Rome, trouve dommage que la visite du pape se limite au sud du pays et à la partie anglophone.

