« Le monde en péril: la fin de la pax americana »: comment Donald Trump a bouleversé l’ordre mondial depuis son retour.

TV5MONDE a interrogé Charles-Philippe David auteur du livre « Le monde en péril: la fin de la pax americana ». Cet expert québécois nous explique que le monde a basculé dans une nouvelle réalité depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. Le chaos provoqué par le président américain annonce la fin du système international né de la seconde guerre mondiale et fait basculer notre planète dans un péril dont l’issue est à craindre.

La réputation de Charles-Philippe David n’est plus à faire: il est professeur de science politique et le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et président de l’Observatoire sur les États-Unis de l’Université du Québec à Montréal. C’est l’un des plus grands experts québécois de la politique américaine et des relations internationales. 

Faire le bilan d’un an de Donald Trump aux États-Unis et écrire sur un homme à l’instabilité chronique, qui change d’avis comme de chemise et qui peut faire l’inverse de ce qu’il avait dit qu’il allait faire, c’est prendre un certain risque.

« Une présidence déroutante et choquante »

« C’est un tout un défi physique et mental que d’écrire sur une présidence aussi déroutante et choquante que celle de Donald Trump« , écrit Charles-Philippe David dans son avant-propos. « Écrire un livre, c’est toujours un défi, mais c’est un défi encore plus grand quand il parle d’une actualité aussi imprévisible, aussi changeante que celle que je décris. Donc l’imprévisibilité de ce président fait en sorte qu’écrire un livre à chaud sur lui et sur la politique étrangère américaine, c’est comme construire un avion en plein vol », explique-t-il à TV5MONDE. 

« C’était aussi un peu thérapeutique, parce que ce livre essaie d’expliquer la réalité pour mieux la comprendre et ça peut aider à atténuer l’anxiété que nous vivons. Donc l’ambition de ce livre, c’est de nous aider à mieux comprendre« .

Charles-Philippe David

La politique étrangère américaine, telle que nous l’avons vécue depuis huit décennies, est révolue. « 2025 est l’année où le vieil ordre mondial s’est closconclut The Economist dans son bilan de l’année », écrit Charles-Philippe David dans son introduction. C’est une réalité indéniable.

« Une année après son retour à la Maison-Blanche, c’est le monde qui semble plutôt en péril avec les décisions du président. On savait que son retour serait turbulent, mais on ne pouvait imaginer la vitesse avec laquelle ses attaques et les mesures qu’il prend seraient à ce point dommageables et dangereuses pour l’avenir du monde« , poursuit l’expert qui, comme tout le monde, a été estomaqué de la rapidité avec laquelle les décisions se prenaient à la Maison Blanche pendant cette première année.

« Un président impérial aux États-Unis et un empereur à l’étranger »

Le chaos est si intense que, même au terme de ces quatre années de pouvoir, les dommages causés par les décisions du président américain sur son pays et sur le monde sont tels qu’il sera difficile de revenir en arrière. « Je gouverne le pays et le monde », a d’ailleurs décrété Donald Trump lors d’une entrevue accordée à Ashley Parkeret et Michael Sherer, de The Atlantic, le 28 avril 2025. 

Cette affirmation, il y croit dur comme fer et il l’applique fermement. « Un président impérial aux États-Unis et un empereur à l’étrangerconclut l’illustre chercheuse et professeure de l’Université Columbia Elizabeth Saunders« , réfère Charles-Philippe David. Un président qui fracasse tous les standards présidentiels américains depuis 1945 poursuit-il: « Donald Trump n’a ni stratégie à long terme (sinon celle des gains et des succès personnels) ni vision sur l’évolution du monde (sauf la sienne, du moment) »

Et un président impulsif et narcissique selon plusieurs, un « hyperactif/négatif, dans la mesure où il cherche à tout contrôler et à peu déléguer, et où il manifeste beaucoup de colère, d’impatience et d’insatisfaction face aux enjeux. Ce qui l’amène parfois à être impulsif dans les décisions qu’il prend ».

Charles-Philippe David consacre un chapitre entier à l’approche de Donald Trump en matière de politique internationale même si « le plus imprévisible, inconstant et improvisé des présidents depuis au moins 80 ans, rend cette analyse en elle-même compliquée et incertaine ».

« Est-ce une administration isolationniste ou interventionniste, faucon ou colombe? », se demande l’expert. « Au final, elle s’apparente davantage à la vision unilatéraliste de la politique étrangère, ce qui lui permet de choisir de mener des objectifs différents et de décider ‘à la carte’ de ceux-ci selon le contexte et les enjeux. Elle peut se satisfaire en même temps d’un comportement isolationniste face aux 55 institutions internationales et d’une attitude unilatéraliste afin de promouvoir une intervention militaire comme celle contre l’Iran. Elle peut vouloir délaisser la coopération et le multilatéralisme tout en menant une campagne diplomatique qui satisfasse l’intérêt personnel de Donald Trump et assouvisse son ego pour les victoires et la reconnaissance (un prix Nobel) ».

« Une boule de démolition »

Charles-Philippe David fait remarquer que pourtant, les Américains, dans leur majorité, sont contre les guerres menées par leur président ou ses visées expansionnistes, contre également le retrait des États-Unis de plusieurs traités internationaux et contre sa politique de droits de douane qu’il applique à la majorité des pays dans le monde. 

« Au final, que faut-il comprendre de la doctrine Trump? Selon le politologue connu Hal Brands: Donald Trump propulsera les États-Unis non pas vers l’isolationnisme, mais vers un horizon bien plus dangereux pour le monde que ce que ses prédécesseurs ont envisagé […] Les États-Unis seront moins engagés, mais plus agressifs, prédateurs, unilatéraux et illibéraux que jamais dans leur histoire ». 

Pour l’auteur, « la doctrine Trump évoque l’image d’une boule de démolition et non celle d’un outil de construction du système international. Elle représente par conséquent une rupture dans l’évolution de la politique étrangère américaine des 80 dernières années« , écrit Charles-Philippe David. Donald Trump a tué l’ordre international libéral, il s’est attaqué à la légitimité des institutions internationales que sont l’ONU, le FMI, l’OMC, la CPI, la CIJ, l’OMS, l’UNESCO, le GIEC etc. 

« L’existence des institutions a favorisé l’expansion du multilatéralisme comme jamais dans l’Histoire. Nombre d’experts s’interrogent. Sans le leadership américain, et avec le retrait annoncé par Donald Trump de plusieurs d’entre elles, comment ces institutions pourront-elles être préservées et perdurer? Clairement, nous assistons à la désintégration de l’ordre international et du leadership des États-Unis, qui ont prévalu au cours des 80 dernières années« , constate Charles-Philippe David.

Et c’est donc la fin de la Pax Americana, cette politique étrangère américaine qui préconisait la sauvegarde d’un système international libéral et ses valeurs. Les États-Unis se retirent de leur rôle de gendarme du monde et pire, ils deviennent un pays dont il faut maintenant se méfier, estime l’expert. Et les grands gagnants dans cette nouvelle réalité dans laquelle Donald Trump vient de faire basculer notre planète, ce sont la Russie et la Chine: « Jumelée à l’avenir incertain de la pax americana, la doctrine Trump pave la voie à l’instabilité et aux ambitions géopolitiques (y compris territoriales) de la Chine et de la Russie« .

« Vers une Amérique plus belliqueuse »

Le 28 février, quand les premiers missiles américano-israéliens ont été tirés sur l’Iran, le livre de Charles-Philippe David était sous presse mais, nous explique-t-il en entrevue, « cette guerre va tout à fait dans le sens d’un des scénarios de ma conclusion, soit une Amérique plus belliqueuse. Et Donald Trump a décidé qu’il serait le président des grandes occasions, marquer le coup, sortir victorieux, changer la face du monde, refaire le monde à son image, exploiter des opportunités. Donc cette guerre va dans le sens de ce que je décris dans le livre ».

L’expert doute que cette guerre va aboutir à un changement de régime en Iran. Il pense plutôt que soit le régime va se maintenir au pouvoir et « qu’il va accentuer la répression avec la prise de contrôle des rouages de l’État par les gardiens de la révolution« , soit cette guerre va faire sombrer l’Iran dans un chaos total, « le régime s’étiole parce qu’il y a toutes sortes de problèmes à l’interne qui font que la gouvernance devient impossible et finalement les États-Unis laissent derrière eux un pays très affaibli. Mais que sera l’Iran dans un an? Très difficile à prévoir. Mais ce qui est sûr, c’est que Donald Trump est dans un bourbier, ça c’est une évidence« .

« Lax americana », « bellum americanum » ou « ruina americana »?

Charles-Philippe David conclut son ouvrage en élaborant trois scénarios pour les trois années qu’il reste au mandat de Donald Trump: la lax americana (l’Amérique d’abord), le bellum americanum (l’Amérique belliqueuse) et le ruina americana (l’implosion des États-Unis, ruine et effondrement). Et il conseille aux démocraties qu’il reste, en Europe et au Canada, à s’allier entre elles, tant sur les plans politique économique que diplomatique, pour sortir de sous le parapluie américain qui, de toute façon, vient de se fermer et pour réduire leur dépendance à l’Oncle Sam. 

C’est ce qu’a conseillé aussi le premier ministre canadien Mark Carney dans son discours prononcé à Davos en janvier dernier. « Si le désengagement américain, la lax americana, est irréversible et s’ils veulent contrer les répercussions d’une bellum americana, les pays alliés et partenaires des États-Unis devront renforcer leurs liens tant économiques que militaires – et le temps presse. Ils devront s’engager davantage entre eux à défendre la démocratie, défendre leurs territoires, collaborer sur le plan militaire, défendre les normes du commerce et leur appartenance à une communauté internationale », écrit l’expert

« C’est impossible de rationnaliser Donald Trump », ajoute Charles-Philippe David à TV5MONDE. « Il y a une centaine de références dans mon livre, j’ai consulté les écrits psychologiques, les écrits décisionnels, les écrits de journalistes, les comptes-rendus sur lui, tout le monde est d’accord: c’est un homme profondément affecté« . 

L’expert s’inquiète notamment du fait que si Donald Trump continue à être fragilisé sur le plan intérieur, si ses appuis continuent à se réduire au sein de la base MAGA, il y a des risques qu’il cherche des exutoires et qu’il devienne un décideur plus dangereux encore: « On est vraiment en mode de scénario catastrophe. On dit souvent des présidents en fin de mandat qu’ils sont des ‘présidents canards boiteux’ parce qu’ils sont passifs et qu’ils ne font plus rien. Je ne pense pas que cela sera le cas avec Donald Trump, il sera plutôt un ‘dangerous duck president’, un président canard boiteux dangereux », estime-t-il. 

« On ne va pas pouvoir dormir tranquille avec lui, surtout dans la perspective où il n’y a pas d’avenir pour lui politiquement sur l’échiquier politique américain, il va peut-être chercher à influencer le choix de son successeur, chercher des opportunités à l’extérieur pour toujours s’approprier la nouvelle, faire en sorte qu’on parle de lui et de ses exploits« . 

Charles-Philippe David estime qu’à terme, les États-Unis vont finir par ressembler à la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping et que Trump ressemble bien plus à Poutine et Xi Jinping qu’à un grand leader démocrate. « C’est aussi pour ça que je dis que les 80 dernières années sont choses du passé« , conclut l’expert. Et, en effet, le monde est bel et bien en péril pour les trois prochaines années, au moins…

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