Louga : La fin du mythe migratoire ?
Dans les rues de Louga, on croise encore des jeunes qui veulent émigrer, mais on l’a aussi constaté pour le faire remarquer : nombreux sont ceux qui pensent qu’ils peuvent se réaliser et réussir sur place sans quitter leur Ndiambour natal.
Le premier groupe de jeunes est trouvé assis devant le Centre culturel régional. Le deuxième est rencontré à la place publique. Le troisième, composé d’élèves d’un établissement privé, croisé au marché central. Tous ont accepté, volontiers, de nous parler, d’échanger sur leur avenir et de partager leurs craintes et espoirs. Ils se nomment Pape Makhtar Kébé, Babacar Ndaw, Cheikhouna, ou encore Pape Djibril. Tous ont entre 20 et 30 ans, et tous ont, à un moment donné, voulu tout plaquer, tout abandonner pour aller à la recherche d’une vie meilleure. Mais, entre-temps, les crises successives dans les pays d’accueil ont tout chamboulé. Impactant négativement les émigrés. Qui gagnent désormais moins d’argent. Or, qui dit moins de revenus dit moins de transferts pour les familles restées au pays. Tout cela donc a eu des effets, modifiant les perspectives des potentiels candidats à l’émigration. Il suffit de sillonner les rues de la capitale du Ndiambour et interpeller les jeunes pour constater que les temps ont bien changé. Cette époque où artisans, mécaniciens, tailleurs, maçons et autres élèves misaient tout sur l’émigration semble désormais révolue. Aujourd’hui, à Louga, l’émigration apparaît comme un dernier recours. On l’envisage seulement après avoir tout tenté sur place, sans obtenir les résultats escomptés. Un basculement révélateur de la fin d’un passé pas si lointain où la réussite était intimement liée au départ vers l’étranger. « Voyager ? Je n’y pense même pas », lance Pape Makhtar Kébé, jeune mécanicien également actif dans le transport. « J’ai eu des occasions, mais j’ai été découragé par les émigrés qui sont revenus récemment. En fait, on ne les envie plus ». Son camarade Ablaye Diaw, artiste, partage cet avis. Lui aussi n’est pas enchanté par l’idée de partir. « Il faut le reconnaître, les choses ont beaucoup changé. La dernière génération d’émigrés rencontre d’énormes difficultés et cela se ressent dans le quotidien de leurs familles ». Professeur de lettres depuis plus de 20 ans, Djibril Fall a, lui aussi, observé cette évolution. « Il y a eu une période où tous voulaient voyager. Et c’était la première option. Mais ce moment est révolu.
SOUTIEN AUX INITIATIVES LOCALES
Aujourd’hui, on ne pense à émigrer qu’après avoir tout essayé et échoué ». Sa collègue, professeur d’histoire et de géographie, Yaye Astou Diop, confirme. Elle confie avoir tenté, il y a quelques années, de dissuader des parents qui voulaient envoyer leurs enfants en classe d’examen en Italie. « C’était peine perdue. Pour eux, l’école n’était qu’un pis-aller, un passe-temps en attendant d’obtenir un visa. Le système éducatif en a beaucoup souffert à Louga. Mais tout cela semble derrière nous. L’école reprend sa place dans la société lougatoise. Aujourd’hui, les jeunes souhaitent être soutenus, formés, encadrés et financés sur place afin de contribuer au développement de leur région. Si beaucoup de jeunes de Louga ne considèrent l’émigration qu’en dernier ressort, c’est parce qu’ils croient encore en leur capacité de réussir et de s’épanouir sur place. Mais c’est aussi et surtout parce qu’ils placent « foi et espoir » dans les nouvelles autorités. « On va se dérouiller en ne sous-estimant aucun métier, avec l’espoir d’être accompagnés par Sonko et Diomaye », dit Badara Lô, réparateur de téléphones portables au marché central de Louga. « Comment espérer un soutien de Sonko et Diomaye alors que l’économie est à terre ? », réagit une passante. Réponse de Badara : « Il faut reconnaître que le passif hérité de l’ancien régime ne leur laisse pas une grande marge de manoeuvre. Mais les choses vont s’améliorer. J’y crois fermement ». Toujours au marché central, entre la station Total et le Crédit Mutuel, un autre jeune, Cheikh, est devant un petit commerce. Lui non plus n’envisage pas de quitter son « Ndiambour » natal. « Ça ne me traverse pas l’esprit. Du moins pour le moment », nuance-t-il. Cheikh s’empresse d’ajouter : « En réalité, l’émigration ne m’a jamais intéressé. J’ai toujours préféré rester ici, travailler et vivre avec le peu que je gagne et si j’ai une demande à formuler, c’est de supplier le nouveau régime à soutenir les jeunes de Louga ». Même souhait chez Khalifa Diaw, acteur culturel. « L’État peut et doit monter des projets pour les jeunes en collaboration avec des émigrés de retour souhaitant investir à Louga. C’est cette piste qu’il faut privilégier pour aider les nombreux jeunes qui ont décidé de rester et de travailler dans leur terroir ». Aly Dème, émigré de la deuxième génération et engagé dans plusieurs initiatives de développement en faveur de Louga, va même plus loin : « Des émigrés de Louga prêts à investir dans des projets structurants, il y en a beaucoup, mais malheureusement ils ne trouvent pas d’interlocuteurs intéressés maitrisant les enjeux ». Preuve que des solutions existent, portées par des partenaires et fils de Louga prêts à s’engager, à condition qu’un cadre adéquat soit mis en place dans le sens de répondre aux aspirations et préoccupations des jeunes.
L’EMPREINTE INDÉLÉBILE DES ÉMIGRÉS
Jusqu’en 1970, Louga n’était qu’un gros village. Peu de bâtiments modernes, rares restaurants ou boulangeries dignes de ce nom, quasiment aucun service de transport. Les habitations étaient principalement faites de bambous, de pailles et de crintins. Puis arrivent les premiers émigrés, au lendemain de la grande sécheresse de 1973. La famine progresse, manger et boire deviennent un luxe. Cette période difficile pousse de nombreux fils du Ndiambour à partir à la recherche d’un mieux-être. Deux ou trois ans plus tard, l’expérience se révèle concluante. Les premiers transferts arrivent. Les familles retrouvent le sourire. « Nous étions fiers de soulager nos proches en répondant à leurs besoins primaires », se souvient Baba Sall, membre de cette première génération d’émigrés lougatois. Conséquence directe : le voyage devient le rêve de toute une jeunesse. Désormais, élèves, étudiants, menuisiers, maçons et tailleurs cherchent à partir, souvent encouragés par un proche déjà installé en Europe. Entre 1988 et 2000 débute une deuxième vague migratoire. Une génération qui ne se contente plus d’aider les parents restés au pays. Les fonds envoyés servent aussi à bâtir des maisons. De belles bâtisses sortent de terre dans tout le périmètre communal. Des quartiers se développent, des commerces s’ouvrent, la ville s’anime. « Louga change dans le bon sens et devient véritablement une grande ville », estime Safall, ancien émigré.
EL HADJI DJILY MBAYE LE PRÉCURSEUR
Aujourd’hui encore, l’empreinte des émigrés est visible dans les 11 quartiers de la ville de Louga. « La ville doit tout aux émigrés », dit Ngagne Kébé, relevant que tout à Louga est le fruit du labeur des émigrés. Et le premier à avoir inspiré des générations entières n’est autre que le milliardaire, mondialement connu : El Hadji Djily Mbaye. « La première chose qu’il a faite après avoir réussi, c’est revenir à Louga pour construire des maisons et soutenir ses parents ». Depuis, nombreux sont les Lougatois qui ont voulu suivre son exemple, faisant de lui une référence et un modèle. Tout jeune lougatois qui a quitté son terroir pour aller faire fortune à l’étranger a voulu faire exactement comme le milliardaire. Même si tout le monde le reconnaît ici : personne n’égalera Djily Mbaye dont le seul palais construit en 1979 aurait coûté à l’époque plus de 18 milliards FCfa. Sans compter que le Boulevard Abdou Diouf, l’hôpital régional, la gouvernance, entres autres édifices publics, ont tous été réalisés par l’argent du défunt et généreux milliardaire.
Par Abdoulaye DIALLO
SOURCE LESOLEIL

