Comment un réseau de désinformation tente de déstabiliser les pays de l’AES
Depuis fin 2025, un vaste écosystème de comptes inauthentiques, actifs sur Facebook, TikTok et X, cible les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Scoop Africa, La Dépêche africaine, La Voix du Faso : ces profils se font passer pour des médias dans le but de discréditer les pouvoirs en place au Burkina Faso, au Mali et au Niger. La cellule Info Vérif de RFI a enquêté, avec les Observateurs de France 24, sur ce réseau structuré à l’origine de nombreuses fausses informations en Afrique de l’Ouest.Par :Grégory Genevrier
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Dimanche 1er mars 2026 : au lendemain du début de la guerre initiée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, une vidéo du journal du soir de la télévision d’État burkinabè (RTB) agite les réseaux sociaux au Sahel. Dans cette séquence, une présentatrice semble annoncer que le chef de la junte au pouvoir au Burkina Faso, Ibrahim Traoré, aurait décidé de déployer « deux bataillons d’infanterie à Téhéran » pour soutenir l’Iran.
Cette vidéo, qui reprend un vrai JT, a en réalité été modifiée par intelligence artificielle (IA). Plusieurs outils de détection d’IA confirment la manipulation, également perceptible à certaines intonations artificielles dans la voix de la présentatrice. La télévision burkinabè dément elle-même rapidement l’information sur sa page Facebook. Malgré ce démenti, la séquence est partagée des milliers de fois. Sur X, une publication du compte La Dépêche africaine dépasse ainsi les 500 000 vues.

Un réseau coordonné
Ce compte, qui se présente comme une source d’information « sans filtre » sur l’actualité du continent africain, figure parmi les premiers à avoir relayé le deepfake de la RTB, à 1h08 du matin, le 1er mars. Mais cette séquence mensongère avait été publiée à l’origine quelques minutes auparavant, à 1h04, par un autre compte X, baptisé Scoop Africa. Il se présente lui aussi comme traitant de l’actualité « dans le monde ».

Cette diffusion presque simultanée n’est pas un hasard. Scoop Africa et La Dépêche africaine apparaissent en réalité comme les principaux acteurs d’opérations de désinformation coordonnées visant les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Ces deux comptes s’inscrivent dans un écosystème plus large de profils qui s’attaquent aussi à la présence de la Russie dans la région.
En décortiquant l’activité de ces profils (abonnés, partages, likes), nous avons identifié un réseau d’une dizaine de comptes similaires, actifs sur X, mais aussi sur Facebook et TikTok.

Usurpation de l’identité de médias, hypertrucages : cette désinformation reprend les codes des opérations d’ingérence russe observées ces dernières années sur le continent africain et contre les pays occidentaux.
Un faux compte de journaliste russe
Il est possible de remonter l’origine de ces campagnes à fin octobre 2025. Le 29 octobre, un compte X du nom de Nikolaï Piotr Melnikov, qui se présente comme « politologue, lanceur d’alerte et journaliste d’investigation russe », affirme que la Russie a appelé ses ressortissants à quitter le Mali en raison d’une dégradation de la situation sécuritaire autour de Bamako, liée à la présence de groupes islamistes.
La publication, rédigée en russe, s’appuie sur un visuel usurpant l’identité du média public russe Sputnik. L’information est rapidement démentie par l’ambassade russe au Mali.

Jusque-là inactif, le compte Melnikov se met alors à publier davantage. Dans les semaines qui suivent, il diffuse régulièrement de fausses informations sur l’actualité du Sahel. Plusieurs de ces publications sont relayées par La Dépêche africaine, qui figurait déjà parmi les premiers comptes à partager le faux visuel attribué à Sputnik.
Mais depuis février, le compte Melnikov opère sous une nouvelle identité, au nom évoquant davantage l’actualité : Scoop Africa. Une manière de donner une apparence de crédibilité à de fausses informations. Avant de se faire passer pour un journaliste russe, ce compte possédait déjà une autre identité : Le Continent. Il partageait déjà des publications très orientées et hostiles à l’AES.

D’autres comptes au sein de cet écosystème, comme La Dépêche africaine, ont changé de nom des dizaines de fois depuis leur création.
Un écosystème qui s’étoffe
« Leur activité s’est accélérée au moment de la tentative de coup d’État manqué au Bénin en décembre dernier, indique Harouna Drabo, journaliste spécialiste des stratégies d’influence informationnelles en Afrique francophone. Cette accélération s’est faite alors qu’une désinformation massive a été propagée par des comptes pro-AES lors de cet événement visant le président béninois Patrice Talon. »
Depuis fin octobre, la liste des opérations de désinformation anti-AES s’allonge de semaine en semaine. Une des dernières en date : la fausse annonce début février de la vente d’une centrale électrique burkinabè à la Russie. L’affirmation se fondait sur un reportage trafiqué de la RTB, manipulé au niveau de la voix du présentateur. Le reportage d’origine avait été diffusé quelques jours auparavant et ne mentionnait pas une telle vente. Diffusée par La Dépêche africaine début février, l’infox avait même été relayée par mégarde par plusieurs observateurs.

Car, si ces comptes possèdent une audience limitée – un peu plus de 2 000 abonnés sur X et 20 000 sur Facebook pour Scoop Africa, 10 000 sur X et 1 800 sur Facebook pour La Dépêche africaine –, leurs opérations de désinformation parviennent à toucher des millions d’utilisateurs. « Certaines de leurs fausses informations sont parfois reprises par des journalistes, explique Harouna Drabo. Avec mes contacts sur le terrain, je constate que ces contenus touchent les usagers finaux, que ce soit au Sahel ou encore dans les pays voisins. »
Une dizaine d’opérations de désinformation
En cause, un écosystème d’autres faux comptes d’actualité sur la région. Ouaga FM, La Voix du Faso, Info CivikTogo, La Voix du Togo : au moins une dizaine de pages Facebook, toutes créées à partir de mai 2025 et se présentant aussi comme des pages d’actualité, diffusent et amplifient ces fausses informations. D’après nos recherches, cet écosystème informationnel a participé à au moins dix opérations de désinformation.

Parmi les principaux relais, la page Ouaga FM, aux 2 000 abonnés sur Facebook, a elle aussi diffusé la fausse information sur la vente de la centrale électrique burkinabè, ou encore un deepfake contre le chef d’État-major des armées burkinabè Célestin Simporé, publié à l’origine par La Dépêche africaine.

Il est facile de relier ces acteurs satellites aux deux principaux comptes de ce réseau. En plus de relayer leurs infox, ces pages ont émis des avis positifs sur les pages Facebook de Scoop Africa et La Dépêche africaine. « Excellence (sic) page pour suivre l’actualité africaine 100% fiable », affirme par exemple Ouaga FM dans sa recommandation de La Dépêche africaine, publiée fin janvier.
Les neuf avis positifs que recueille la page de La Dépêche africaine ont aussi tous été publiés le 25 janvier 2026, à seulement quelques minutes d’intervalle. Cet indice trahit une activité coordonnée.

On retrouve le même phénomène pour la page de Scoop Africa, qui a reçu plusieurs avis positifs à quelques minutes d’intervalle, le 22 février 2026, de la part des pages InfoCivik Togo, Faso Tribune, Les Echos du Faso et Lomé Poadcast.
Autre relais important : un certain Dr. Jean Baptiste Zongo. Ce compte, qui se décrit comme burkinabè, partage activement à ses 12 000 abonnés sur X les nombreuses infox de Scoop Africa et de La Dépêche africaine. Mi-février, il a par exemple repris à son compte une capture d’écran prétendant montrer une dépêche de l’agence de presse russe Tass, poussée par ces deux comptes fin octobre. Cette infox soutenait, à tort, que le Burkina Faso avait accepté de participer à des essais cliniques d’un vaccin russe qui n’aurait été testé que sur des lapins sauvages en laboratoire.

Cette fausse information a également été diffusée sur TikTok, par La Voix du Faso. Ce compte apparaît comme le pendant vidéo de cet écosystème. Certains de ses clips reprennent directement les publications X de Scoop Africa. Son audience cumulée dépasse les 13 millions de vues sur le réseau social chinois.
Des comptes basés en Côte d’Ivoire
Mais qui se cache derrière ce réseau de faux comptes d’actualité ? À ce stade, il est difficile de déterminer l’identité exacte de tous ces profils. D’après les informations sur la transparence fournies par Facebook, la plupart des pages que nous avons épinglées, de La Dépêche africaine à Scoop Africa en passant par Ouaga FM, sont toutes localisées en Côte d’Ivoire.

« Dans plusieurs pays – comme la Côte d’Ivoire – attaqués en permanence par les désinformateurs pro-AES, certains acteurs ont visiblement décidé de répondre par les mêmes armes. Au Burkina Faso, par exemple, nous savons que les acteurs qui désinforment sont liés à la junte. Cependant, on ne sait pas précisément qui est derrière cet écosystème basé en Côte d’Ivoire. Rien ne permet de l’attribuer avec certitude », insiste un expert de la région qui préfère rester anonyme.
Pollution de l’espace informationnel
Ces fausses informations, poussées par ce réseau de faux médias, polluent l’espace informationnel en Afrique de l’Ouest et compliquent le travail de veille et de documentation des experts de la région. « Tous ces contenus discréditent les informations publiées par des journalistes et susceptibles d’aller à l’encontre des juntes, décrit Philip Brant, chercheur spécialisé sur le jihadisme en Afrique de l’Ouest. Par exemple, si ces comptes diffusent constamment des fausses informations concernant des massacres de civils, lorsque de tels massacres se produisent réellement, ces informations perdent toute crédibilité. »
Pour Harouna Drabo, « cette riposte informationnelle, œil pour œil, dent pour dent, n’est pas bonne pour l’intégrité de l’information. Le risque, c’est de se retrouver dans un désordre informationnel total, où la population ne va plus comprendre ce qui est vrai ou faux. C’est une contre-mesure qu’on ne peut pas encourager. Toutefois, les effets de ce duel informationnel sur l’opinion transnationale pourraient susciter, de part et d’autre, l’abandon de la stratégie de désinformation coordonnée ».
Cet article a été co-écrit avec Nathan Gallo des Observateurs de France 24.

