Guerre au Moyen-Orient: l’Inde se positionne «en soutien d’Israël et des monarchies du Golfe»

Vulnérable à la déstabilisation du Moyen-Orient paralysé par les frappes américano-israéliennes sur l’Iran et les représailles régionales iraniennes, l’Inde voit sa neutralité traditionnelle au Moyen-Orient mise à rude épreuve. Entretien avec Nicolas Blarel, spécialiste de la politique étrangère indienne et maître de conférences à l’Institut de science politique de université de Leiden, aux Pays-Bas.

Par :Tirthankar Chanda

RFI : La diplomatie indienne n’avait pas prévu la tournure que la guerre au Moyen-Orient a pris avec des frappes iraniennes dans le Golfe en représailles aux attaques américaines et israéliennes. L’Inde a été prise au dépourvu alors que près de dix millions d’Indiens vivent et travaillent dans cette région. Qu’est-ce que cette impréparation dit des relations que l’Inde entretient avec cette région ?

Nicolas Blarel : La question de l’impréparation ou plutôt le fait de subir les événements du Moyen-Orient est malheureusement une situation assez systématique et répétée pour l’Inde. Par le passé, l’Inde n’est pas parvenue à anticiper une crise régionale ou à l’empêcher et a dû réagir de manière improvisée et coûteuse, notamment en ce qui concerne l’affrètement d’avions et la négociation de corridors aériens pour évacuer sa diaspora sur place. On a vu cela à la suite de la crise de la guerre du Golfe en 1991, mais aussi lors des crises plus récentes du Yémen, du Covid, ou lors des tensions précédentes entre Israël et l’Iran en juin 2025.

Si l’Inde peut se targuer de posséder une certaine expérience en matière d’évacuation de ses ressortissants, facilitée aussi par de bonnes relations avec les Émirats arabes unis (EAU) ou l’Arabie saoudite aujourd’hui, elle est encore dans la réaction et n’a pas réussi à devenir un acteur influent dans la région malgré ses partenariats avec Israël, l’Iran, les EAU ou l’Arabie saoudite. Elle s’est pourtant posée comme possible médiatrice dans les crises régionales depuis trois ans, sans toutefois s’engager de manière très concrète.

L’Inde est aussi très dépendante de cette région en matière de ressources et de commerce, avec 50% de ses importations de pétrole brut et 54% de gaz naturel liquéfié transitant par le détroit d’Ormuz. Quel impact le blocage de cette route maritime pourrait, à terme, avoir sur l’économie indienne ?

L’impact d’une crise régionale et la fermeture sur le long terme du détroit d’Ormuz pour l’Inde (et la Chine aussi par ailleurs) est considérable vu sa dépendance vis-à-vis des EAU, de l’Irak, de l’Arabie saoudite, et du Qatar pour son pétrole et son gaz naturel liquéfié. Si l’Inde est moins dépendante de l’Iran (par rapport notamment à la Chine) à laquelle elle achète moins de pétrole et de gaz, les pays du Golfe sont des fournisseurs d’énergie importants. De plus, l’Inde a été contrainte par les États-Unis à réduire ses importations de pétrole de Russie et a donc moins d’options de diversification de ses approvisionnements.

New Delhi s’inquiète aussi des violences qui ont éclaté dans les régions à majorité musulmane de l’Inde, notamment au Cachemire, avec des manifestants brandissant des portraits du guide suprême iranien tué par les Israéliens dès le premier jour du conflit. Comment s’expliquent ces manifestations pro-Khamenei au Cachemire ?

Les manifestations et violences dans certaines régions en Inde avec de fortes minorités chiites (Lucknow dans l’Uttar Pradesh, Cachemire) était à prévoir. Il y avait déjà eu des manifestations à la suite de l’assassinat en 2024 de Hassan Nasralla (chef du Hezbollah) au Liban en septembre 2024, peu de temps avant les élections régionales au Cachemire. Ces manifestations doivent être interprétées à la fois comme une solidarité exprimée par cette communauté, comme une critique de la politique indienne au Moyen-Orient vue comme étant trop alignée sur celle d’Israël et des États-Unis, mais aussi comme une forme de contestation de la politique du parti au pouvoir en Inde, le Bharatiya Janata Party (BJP), et de ses positions caractérisées par la discrimination et la marginalisation des minorités musulmanes.

L’Inde entretient traditionnellement des relations économiques et stratégiques étroites avec l’Iran. Dans quelle mesure cette guerre est susceptible de perturber ces relations ?

Depuis 10 ans, l’Inde de Narendra Modi a été l’une des rares puissances extérieures à avoir pu entretenir de bonnes relations avec tous les acteurs clés du Moyen-Orient, que ce soit Israël, l’Iran, la Palestine, l’Arabie saoudite, ou les EAU. Toutefois, depuis les accords d’Abraham de 2020, l’Inde semblait avoir penché plus vers Israël et les pays du Golfe, et avait drastiquement réduit ses relations avec l’Iran, notamment en ce qui concerne les importations de pétrole. Ceci fut un grand changement car l’Iran était l’un des plus importants fournisseurs de l’Inde depuis le début des années 1990, et, par ailleurs, l’Inde avait participé et investi dans la construction du port stratégique de Chabahar, qui donnerait un accès maritime et ferroviaire à l’Asie centrale à l’Inde.

Cependant, sous la pression des sanctions américaines contre l’Iran et en raison de l’instabilité interne en Iran depuis plusieurs mois, New Delhi avait déjà commencé à réduire ses investissements sur ce port. La visite de Modi en Israël à quelques heures des bombardement israéliens et américains en Iran, et la condamnation des frappes iraniennes (sans directement mentionner Téhéran, une stratégie diplomatique classique en Inde) en Israël et aux EAU semblent confirmer un positionnement plus clair en soutien d’Israël et des pays du Golfe.

Ce positionnement était déjà perceptible pendant la visite toute récente qu’a effectuée le Premier ministre indien Narendra Modi en Israël. A posteriori, quels étaient les enjeux de cette visite survenue juste la veille de l’éclatement du conflit entre l’Iran et la coalition israélo-américaine ?

J’ai été surpris par le « timing » de cette visite. Elle avait été annoncée à plusieurs reprises au cours des derniers mois, puis finalement toujours repoussée. Cette visite qui a eu lieu à un moment où les tensions montaient entre les belligérants avec la quasi-certitude que le conflit allait éclater d’un moment à l’autre a été perçue non pas comme une simple visite diplomatique de routine, mais comme un signal géopolitique.

Pour les Israéliens, et en particulier pour Benyamin Netanyahu, cette visite était un succès diplomatique. La venue en Israël de Narendra Modi, Premier ministre d’un grand pays du Sud global, fort de ses 1,5 milliard d’habitants, était bel et bien la preuve qu’Israël n’était pas diplomatiquement isolé. L’enjeu était avant tout symbolique : Netanyahu pouvait se targuer de compter parmi ses amis pas seulement les leaders occidentaux, mais aussi un leader important du monde non-occidental. Ce n’est pas rien. D’ailleurs Modi a été le premier chef de gouvernement d’un pays du Sud global à fouler le sol israélien depuis le 7 octobre 2023. Les enjeux étaient aussi militaires, commerciaux et technologiques, mais on n’a pas forcément besoin d’une visite pour faire avancer des dossiers dans ces domaines. Les importants accords de défense et dans d’autres secteurs qui ont été signés pendant la visite avaient déjà été négociés par les diplomates.

Pour les Indiens, l’enjeu était d’envoyer un signal politique, avec pour objectif d’amadouer l’administration Trump qui, contre toute attente, s’est rapprochée ces derniers temps du frère ennemi pakistanais. N’oublions pas que l’Inde a besoin des Américains pour relancer le projet du corridor économique Inde-Moyen Orient-Europe (Imec), officiellement lancé pendant le sommet du G-20 à New Delhi, en 2023. Le projet est à l’arrêt depuis les événements du 7 octobre 2023, alors que New Delhi comptait sur cette « route de la soie » alternative pour s’imposer comme un hub entre l’Indo-Pacifique et la Méditerranée.

Pour vous, l’axe Israël-Inde qui est en train d’émerger est-il un axe idéologique réunissant deux suprémacismes ou s’agit-il simplement d’un resserrement de moyens pour lutter contre le terrorisme ?

L’explication facile consisterait à souligner la proximité idéologique entre les nationalistes hindous et les sionistes qui ont fondé Israël. Il est vrai qu’historiquement, le mouvement hindouiste s’est longtemps caractérisé par sa fascination pour les juifs et le sionisme. De la démocratie ethnique israélienne basée sur l’identité juive et qui renvoie les non-juifs dans les marges de la citoyenneté, les hindouistes au pouvoir aujourd’hui à New Delhi ont fait leur modèle pour la reconstruction de la nation indienne, fondée par des hommes politiques laïcs et profondément pluralistes.

Le resserrement des relations auquel nous assistons depuis quelques années entre l’Inde et Israël est moins fondé sur un suprémacisme identitaire abstrait que sur l’opportunité d’une coopération militaire afin de combattre un ennemi commun. L’ennemi commun, c’est le terrorisme. Les deux pays se battent contre le terrorisme transfrontalier, soutenu par des États. Pour Israël, ce terrorisme provient de l’Iran, du Liban du Hezbollah, des Houthis du Yémen ou encore de la Syrie. Pour les Indiens, c’est le Pakistan voisin qui est à l’origine des attaques terroristes dont leur pays est régulièrement victime.

Le besoin de lutter contre ce terrorisme transfrontalier a poussé les Indiens à se doter d’équipements militaires israéliens qui leur permettent de surveiller leurs frontières et de frapper de manière très précise, pour ne pas entraîner l’escalade. L’Inde est fascinée par la sophistication technologique des armes israéliennes, et surtout par la stratégie doctrinale mise en place par l’État hébreu pour se protéger dans sa région vis-à-vis des groupes terroristes soutenus par des États qui le menacent. La coopération militaire entre les deux pays s’est accélérée, avec Israël s’imposant comme le troisième fournisseur militaire de l’Inde derrière la Russie et la France.

On peut dire qu’entre les deux pays, il y a une convergence de moyens et pas nécessairement d’adversaires. L’Iran par exemple qu’Israël combat en ce moment a été un allié historique de l’Inde, même si la République islamique a parfois pointé du doigt les atrocités commises en Inde contre les minorités musulmanes. Tel Aviv et New Delhi ont certes des ennemis qui se ressemblent, mais pas forcément encore des ennemis communs.

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