Ariane 6: premier vol de la version la plus puissante de la fusée européenne
Prévu pour le 12 février 2026, le prochain lancement d’Ariane 6 sera l’occasion pour l’Agence spatiale européenne (ESA) de dévoiler la version 64 de son nouveau lanceur fétiche. Dernière innovation en date dans la grande lignée des fusées Ariane, ce fleuron de la technologie européenne entend mettre en orbite 32 satellites en un seul vol.
Ariane 6 retourne tutoyer les cieux. Fixé au 12 février, le vol numéro 267 de l’histoire du projet spatial européen doit mettre sur orbite 32 satellites pour le compte du géant états-unien Amazon. Il s’inscrit dans le projet de constellation satellitaire du milliardaire Jeff Bezos pour fournir une connexion internet mondiale haut débit. Baptisé Leo, ce maillage spatial cherche à concurrencer le réseau Starlink d’Elon Musk.
Le lancement de mi-février revêt ceci dit un second intérêt pour ArianeGroup. Le constructeur franco-allemand inaugure une nouvelle version de son lanceur Ariane 6. Cette version 64 est équipée de quatre boosters – technologie déjà mise à l’épreuve sur Ariane 4 – pour amener à bon port la charge la plus lourde jamais transportée par cette fierté de l’industrie spatiale européenne, contre deux pour « l’A62 ».
Poussée maximale de 1 500 t
Depuis son premier vol en juillet 2024, le lanceur Ariane 6 a été couronné de succès dans les quatre vols réalisés au cours de l’année 2025. C’est, cette fois au tour de « la version la plus puissante du lanceur », de faire ses preuves, décrit – pour RFI – Arnaud Demay, chef de projet sur le programme Ariane 6.
« Les quatre boosters P120C sont le vrai muscle de cette version d’Ariane, car ils fournissent plus de 90% de la poussée nécessaire au décollage », explique encore Arnaud Demay. Associés à l’emblématique moteur Vulcain, ils permettent au lanceur de défier la gravité en délivrant 1 500 tonnes de poussée au moment du départ. Une fois la fusée hors de l’atmosphère, ces boosters, exsangues après avoir brûlé en quelques minutes tout leur carburant, sont détachés pour alléger l’édifice.
Vulcain prend alors entièrement le relais pour qu’Ariane puisse continuer sa course jusqu’à avoir, à son tour, épuisé toutes les réserves d’oxygène liquide et d’hydrogène liquide qui l’alimentent. L’étage principal de la fusée, transportant le carburant spécial de Vulcain, est ensuite détaché lui aussi. Vinci, le moteur de l’étage supérieur, entre alors en scène.
« Grande nouveauté apportée par Ariane 6 », ce moteur peut « se rallumer jusqu’à trois fois en vol », souligne Arnaud Demay. Un point essentiel pour la précision exigée par la mission du vol de cette version 64, à savoir placer en orbite des grappes d’un total de 32 satellites protégés par la coiffe à la pointe de la fusée. Vinci permet ainsi d’atteindre minutieusement les différents points où déposer les satellites. « Ariane 6 fonctionne comme un bus, mais dans l’espace ! », résume-t-il.
C’est également grâce aux multiples rallumages de Vinci qu’ArianeGroup s’assure de laisser le moins de débris possible avec ces nouveaux vols. Un enjeu actuel face à l’encombrement de plus en plus important de l’orbite terrestre. Le troisième et dernier allumage « sert à la désorbitation de l’étage une fois la mission terminée », explique le chef de projet. Un atout supplémentaire pour une fusée qui cherche à concurrencer l’Américain SpaceX.
« Made in Europe »
Ariane 6 est le résultat d’un colossal travail conjoint de treize pays européens. Symbole de cet effort collectif, le moteur Vulcain a été façonné par des mains françaises, allemandes, suédoises, irlandaises et italiennes. ArianeGroup cordonne les quelque 600 entreprises qui prennent part au projet.
Une fois chaque élément conçu, fabriqué et assemblé, l’ensemble est « acheminé en un seul voyage à bord du bateau Canopée, qui transporte tous les étages et composants d’un seul lanceur en même temps » jusqu’en Guyane, détaille le chef de projet.
Le Canopée a vu le jour spécifiquement pour répondre aux besoins logistiques du projet Ariane. Premier navire industriel de son genre, il repose à la fois sur du diesel et sur l’énergie du vent grâce à ses quatre immenses voiles verticales. Il sillonne ainsi l’Europe entre les différents points de production des parties de la fusée puis traverse l’Atlantique jusqu’en Guyane, où Ariane 6 est finalement assemblée.
Avec le lancement de la version 64, ArianeGroup cherche à « démontrer que l’Europe est capable de lancer des constellations » de satellites, développe Arnaud Demay. « Cela représente un tournant pour le spatial européen en montrant que ce lanceur a toute sa place dans l’économie spatiale moderne. » Jusqu’à maintenant, les nombreuses innovations de ce lanceur par rapport à son prédécesseur semblent en tout cas porter leurs fruits.
Lanceur de haut vol
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En service de la fin des années 1990 à 2023, Ariane 5 a eu son heure de gloire. En 2021, c’est notamment l’un de ces lanceurs qui place le célèbre télescope James Webb sur orbite. Fort de ses différents succès avec ce modèle, ArianeGroup faisait néanmoins face à d’importants enjeux économiques auxquels Ariane 6 est venue répondre.
L’objectif avec ce nouveau programme est de « monter la cadence de production par deux tout en réduisant les coûts de production par deux par rapport à Ariane 5 », conclut Arnaud Demay. À ce titre, la chaîne industrielle a été repensée, « permettant la production d’environ neuf à dix lanceurs contre cinq à six » pour la fusée précédente.
À cette fin, le mode d’assemblage a été modifié. Là où Ariane 5 était montée à la verticale, « ce qui impliquait de nombreuses opérations de manutention », les étages de l’engin actuel sont d’abord fabriqués et testés en Europe et ensuite assemblés, une fois en Guyane, dans un bâtiment spécialement conçu pour l’occasion à moins d’un kilomètre du pas de tir. Ce dernier a lui aussi été remodelé pour soigner les ultimes détails essentiels avant le lancement.
Amazon est en retard quant au nombre de satellites Leo qu’il avait prévu d’envoyer dans l’espace d’ici juillet 2026. Le groupe Amazon n’en a pour l’instant mis en orbite que 180 sur les 1 600 promis. Un lancement réussi permettrait à ArianeGroup de s’affirmer encore un peu plus aux yeux de l’entreprise américaine et de se manifester clairement aux yeux des autres acteurs du spatial.

