QUARTIER TÉFESS DE MBOUR – Un vivre-ensemble perturbé par l’émigration irrégulière

Situé sur la partie littorale de Mbour, le quartier Téfess, fief des Lébous, est devenu, avec le temps, un véritable melting-pot. Avec une vie sociale bien organisée autour de la mer, la localité fondée vers la fin du 19e siècle tente de conserver ses traditions, malgré le vent de modernité qui souffle dans la ville. Aujourd’hui, Téfess subit les conséquences de la migration irrégulière qui le vide de sa substance juvénile.

MBOUR – Ses rues poussiéreuses inondées de gravats mènent à la mer. Aux alentours, des filets de pêche étendus sèchent au soleil. En cette matinée les charrettes assurent le transport de personnes, de marchandises et de bagages.

À quelques encablures du tintamarre de la ville de Mbour, Téfess se dévoile comme un quartier maritime, dont la plupart des activités tournent autour du grand bleu. Chaque matin, des dizaines de pirogues se jettent en mer à la recherche de produits halieutiques. Ici, les pêcheurs, héritiers de plusieurs générations d’hommes de la mer, domptent l’océan d’où ils tirent leurs moyens de subsistance.

Sur cette façade maritime de Mbour, c’est toute une économie qui se construit. Des usines de glace, des stations d’essence, des fabricants de pirogues, des charretiers, des marchands ambulants et de simples badauds forment les éléments du décor.

Dans ce bastion traditionnel, chaque maison raconte une histoire et chaque rue porte en elle des centaines de souvenirs qui rappellent le passé glorieux de cette communauté de pêcheurs. Ici, on n’a pas besoin de remonter le temps pour connaître les liens étroits entre Téfess et la mer.

« Mon grand-père est le premier qui est arrivé ici avec sa pirogue en 1898. C’est après lui que la communauté a grandi. À l’époque, il y avait les Seereer qui occupaient les terres cultivables. Deux siècles après, Mbour est devenu une grande ville où toutes les ethnies se croisent et cohabitent en parfaite harmonie », se souvient Jaraaf Alioune Badara Ndoye.

Pour cet octogénaire, Téfess a connu son heure de gloire avec une abondance de poissons. À l’époque, la pêche était une véritable source de revenus qui faisait vivre toute la communauté. Mais, avec le boom démographique et l’arrivée des bateaux étrangers, la mer se vide de ses ressources.

Une hiérarchie sociale toujours vivante

Au fur et à mesure que la journée avance, Téfess change de visage. Des bambins de retour de l’école viennent se fondre dans le décor. Sur la rive, des pirogues de retour de pêche suscitent l’espoir. Cette ambiance vivante et intense rappelle la ferveur de ce quartier niché sur le long du littoral.

Dans ce fief des Lébous fondé vers les années 1880, certaines valeurs sociales résistent encore au temps. Les liens de parenté sont jalousement conservés et les rapports de bon voisinage se sentent bien dans les discussions. Certaines décisions sont même prises à l’issue de concertations populaires entre les différents responsables de familles.

Et c’est autour du Ndéye-djirew (personne morale et ministre de l’Intérieur) que s’organise la vie sociale. Au quotidien, le responsable en charge de la sécurité sociale doit se présenter à son poste ( Kourel Gui) pour s’enquérir de la situation du quartier. Aucun autre membre de la collectivité ne peut se prononcer sur un sujet d’intérêt général sans l’autorisation préalable du chef traditionnel.

Ce modèle de gouvernance basée sur l’ancienneté vise à favoriser un climat apaisé et à promouvoir la solidarité et la paix.

« Chez nous, tout le monde est le bienvenu. Les ressources appartiennent à tout le monde. Nous accueillons, à bras ouverts, toutes les communautés qui viennent ici pour travailler sur la mer », indique Baye Dame Gning, Ndeye-djirew de la collectivité Lébou de Mbour.

À l’instar des autres bastions Lébous du pays, les habitants de Téfess perpétuent un héritage ancestral. Ils se connaissent, s’entraident et partagent les moments heureux et les lourdes épreuves de la vie souvent engendrées par le phénomène de la migration irrégulière.

Des rêves tournés vers l’Europe

Outil de travail souvent transmis de père à enfant, la pirogue, symbole emblématique de Téfess, a longuement accompagné l’évolution de cette communauté côtière. Avec la rareté des ressources, la pirogue est devenue un moyen de locomotion pour atteindre les côtes espagnoles.

Ces dernières années, le quartier Téfess a fortement été touché par le phénomène de la migration irrégulière. Plusieurs dizaines de jeunes à la recherche d’un nouveau départ ont finalement péri dans les profondeurs de l’Atlantique. Bien qu’elle fait vivre, la mer a aussi pris des vies humaines. Beaucoup de jeunes du quartier ont payé de leur vie en essayant de rejoindre les Îles Canaries.

Malgré ces mauvais épisodes, les habitants de Téfess ne baissent pas les bras. « Aujourd’hui, le matériel de pêche coûte cher et les ressources se font rares. Les captures ont connu une baisse significative et cela a une conséquence considérable chez les acteurs. Certes l’État fait des efforts, mais il faut encore plus pour fixer les jeunes qui prennent les pirogues », a appelé Baye Dame Gning.

Il estime que les autorités peuvent aider les jeunes à se fixer en adoptant une politique d’emplois. Mais en attendant, les populations vivent dans l’espoir d’un avenir plus sûr.

Diégane DIOUF (Correspondant) LESOLEIL

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