OCTROI DES TERRES AUX PRIVES – Le bradage évalué à 844 796 hectares en 2013

«En 2013, la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (Copagen) a recensé 40 cas de transactions foncières portant sur une superficie totale de 844 796 hectares. Deux ans plutôt, en 2011, les résultats d’une étude de la Cicodev avaient conclu qu’en l’espace de 10 ans (de 2000 à 2010), 650.000 hectares de terres ont été octroyés à 17 investisseurs privés étrangers ou nationaux. Ce qui représente 16% des terres arables du pays». C’est le juriste foncier et chargé de programme gouvernance foncière à l’Ong Cicodev Africa, Mamadou Mballo, qui revient ainsi sur les attributions foncières vieilles de plusieurs années maintenant.

L’analyse de ces données montre, selon lui, une augmentation des superficies attribuées à des privés de 196.796 hectares en deux ans. Il ajoute par ailleurs que «la compilation des travaux effectués par les organisations de la société civile et les institutions de recherche montre que le phénomène revêt une très grande ampleur». Et de préciser, «ces statistiques peuvent ne pas traduire la réalité du phénomène à cause de l’opacité qui entoure généralement ce genre d’opérations d’attribution». La superficie des terres cultivables du Sénégal est de 3,8 millions d’hectares.

EN 2011, LES PRIVES ETRANGERS DETENAIENT 62, 30% DES TERRES ARABLES

«Les analyses révèlent que si les investisseurs privés nationaux sont les plus nombreux en tant qu’attributaires d’assiette foncière, les acteurs étrangers, bien qu’en nombre réduit, dominent quant à l’importance des superficies affectées. Ainsi, si l’on s’en tient à l’étude de Cicodev de 2011, sur les 650.000 hectares de terres affectés à des investisseurs privés, 404 910 hectares sont concentrés entre les mains des étrangers soit 62, 30% des superficies affectées», a dit Mamadou Mballo. Le risque de ces attributions massives est qu’en fin de compte, les Sénégalais soient dépossédés de leurs terres. «Si un tel phénomène devait continuer, il est à craindre que dans les prochaines années, que l’on soit étranger dans notre propre pays car, l’essentiel des terres sera détenu par des étrangers», prévient-il. La responsabilité politique est engagée. «Il y’a là un énorme écart entre les discours politiques qui consacrent le principe de l’appartenance des ressources naturelles au peuple sénégalais et qu’au même moment, ces ressources soient entre les mains d’étrangers».

MENACES SUR LES EXPLOITATIONS FAMILIALES

«La présence massive des privés constitue une menace pour les exploitations familiales agricoles. Cela, à plusieurs niveaux d’ailleurs. D’abord, du point de vue de l’accès aux terres agricoles, les privés utilisent de grandes superficies qui de toute évidence, rétrécissent les surfaces cultivables des communautés locales qui se voient contraintes de partager leurs terres avec ces acteurs économiques», explique-t-il. «Ce rétrécissement des surfaces agricoles et des exploitations familiales comme conséquences la diminution de la production qui fera place à l’insécurité alimentaire et à la famine», poursuit-il. Aussi «ces privés notamment ceux qui interviennent dans le secteur agricole, pour l’essentiel, produisent pour exporter dans les marchés européens, asiatiques et américains», avance Mamadou Mballo. La conséquence est que «non seulement leurs produits de qualité ne profitent pas au consommateur sénégalais mais pire encore, ces privés déversent leurs produits non qualifiés à l’exportation dans le marché local et cassent les prix empêchant ainsi nos exploitations familiales de vendre leur production. Une situation qui a des incidences», dit-il, sur les revenus des exploitations familiales agricoles et sur la santé des citoyens.

DES RETOMBEES QUI ECHAPPENT AUX LOCAUX

En l’absence d’une évaluation objective des projets, il est difficile de se prononcer sur le niveau de satisfaction des habitants qui les accueillent, souligne le responsable foncier à la Cicodev. Cependant, avance-t-il, «les témoignages reçus des acteurs locaux de même que les nombreux conflits fonciers notés çà et là entre communautés et investisseurs privés laissent entendre que dans bien des cas, les populations ne profitent pas pleinement des retombées des projets des investisseurs privés». Par exemple, dit-il, à Diokoul dans le département de Kébémer, l’autorité politico-religieuse qui avait dépossédé les paysans de leurs terres leur avait promis à l’époque de l’emploi pour la jeunesse locale et les femmes des villages, de l’eau productive pour faire du maraichage entre autres et rien a été fait. Tout comme à Khoudiadiène dans la région de Thiès, la compagnie extractive avait promis aux populations de l’emploi, des bornes fontaines, des équipements pour les dispensaires, des salles de classe, des fonds pour les groupements de femmes. «Les promesses de l’investisseur n’ont jamais été tenues, laissant place à un véritable sentiment de frustration de la part des populations», tonne-il.

Fatou NDIAYE | SUDONLINE

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