​AFFAIRE SENSTOCK–EDK OIL : 38 ACCUSÉS ACQUITTÉS, MAIS DES QUESTIONS DEMEURENT SUR LE DOSSIER DU PRÉSUMÉ VOL DE CARBURANT

L’acquittement des 38 accusés dans l’affaire du présumé vol de carburant au dépôt de SENSTOCK, au préjudice d’EDK Oil, a créé la surprise. Alors que le parquet avait requis cinq ans d’emprisonnement, la Chambre criminelle de Dakar a rendu sa décision le 20 octobre 2026. Au cœur du dossier : des vidéos de surveillance, des procès-verbaux d’enquête et une opération de surveillance de plusieurs mois menée par la gendarmerie. Mais peut-on confondre acquittement judiciaire et démonstration que les faits soupçonnés n’ont jamais existé ? Pour comprendre cette affaire, il faut revenir sur les faits, les arguments des parties et les questions que soulève la décision de justice.

Une affaire portant sur plus de deux milliards de FCFA de préjudice allégué

L’affaire SENSTOCK–EDK Oil a pris une dimension judiciaire après une plainte déposée en septembre 2024 par EDK Oil SA et Transport Routier Express (TRE). Les plaignants dénonçaient un système présumé de soustraction de carburant au sein des installations de SENSTOCK, la Société sénégalaise de stockage.

Selon les informations rapportées par la presse, le préjudice estimé par EDK Oil dépassait les deux milliards de FCFA pour la période allant de 2021 à 2024. La société réclamait cinq milliards de FCFA de dommages et intérêts.

L’enquête a concerné différents intervenants de la chaîne de transport et de stockage des hydrocarbures : des chauffeurs de camions-citernes, des apprentis, des agents de sécurité, des contrôleurs et d’autres personnes soupçonnées d’avoir participé, à des degrés divers, au système allégué.

Au terme de l’instruction, 35 personnes ont été renvoyées devant la Chambre criminelle de Dakar. Le dossier avait initialement concerné davantage de personnes, dont trois ont bénéficié d’un non-lieu.

Une infiltration de quatre mois et des vidéos au cœur de l’enquête

L’un des aspects les plus marquants de cette affaire concerne le dispositif d’investigation mis en place par la gendarmerie.

Selon un article publié par Seneweb le 15 octobre 2024, citant le quotidien L’Observateur, la gendarmerie aurait infiltré le réseau présumé pendant quatre mois. Des dizaines de vidéos auraient été recueillies dans les dépôts de SENSTOCK à Mbao et dans l’enceinte du garage ECOTRA, situé à proximité.

Ces images ont ensuite occupé une place centrale dans le dossier judiciaire. Lors de l’audience du 17 juillet 2026, une trentaine de vidéos ont été projetées devant les juges. Elles montraient notamment des personnes prélevant du liquide dans des camions-citernes et le transvasant dans des bidons.

Pour les parties civiles, ces images constituaient des éléments importants à l’appui de leurs accusations. Le ministère public estimait également que les vidéos, les procès-verbaux et les déclarations recueillies permettaient d’établir l’existence d’un système organisé.

Il convient toutefois de préciser que les informations publiques consultées font état d’une opération de la gendarmerie. Elles ne permettent pas d’attribuer cette infiltration à un service de renseignement spécifique de l’État.

Les accusés ont contesté les accusations

Face aux accusations, plusieurs prévenus ont nié toute intention frauduleuse. Certains ont soutenu que les opérations visibles sur les vidéos correspondaient à des purges techniques destinées à évacuer de l’eau mélangée au carburant.

D’autres ont contesté les conditions de collecte et d’interprétation des images, ainsi que la fiabilité de certains procès-verbaux. Des avocats de la défense ont notamment dénoncé des irrégularités et mis en cause la manière dont certains éléments avaient été recueillis ou présentés.

Ces contestations étaient au cœur du débat judiciaire. La question n’était pas uniquement de savoir ce que montraient les images, mais aussi de déterminer si les éléments produits permettaient légalement d’établir les infractions reprochées à chacun des accusés.

En matière pénale, une image ou un procès-verbal ne dispense pas le tribunal d’examiner l’ensemble des circonstances, la fiabilité des preuves et la responsabilité individuelle des personnes poursuivies.

Le parquet avait requis cinq ans de prison

À l’issue des débats, le ministère public avait requis cinq ans d’emprisonnement contre les accusés concernés. Il estimait que les éléments du dossier démontraient l’existence d’un système organisé de soustraction frauduleuse de carburant.

La partie civile, de son côté, maintenait ses accusations et ses demandes d’indemnisation. La défense plaidait l’acquittement, considérant notamment que les preuves présentées ne suffisaient pas à caractériser les infractions poursuivies.

Le 20 octobre 2026, la Chambre criminelle de Dakar a finalement acquitté les 38 accusés mentionnés dans les comptes rendus du verdict. EDK Oil et SENSTOCK ont également été déboutées de leurs demandes de dommages et intérêts.

Cette décision a constitué un revers judiciaire majeur pour les parties civiles et pour l’accusation.

Acquittement ne signifie pas automatiquement que tous les soupçons étaient infondés

La décision pose une question essentielle de compréhension du droit : que signifie exactement un acquittement ?

Un acquittement signifie que la juridiction n’a pas prononcé de condamnation contre les personnes poursuivies. Il ne permet pas, à lui seul, de conclure que toutes les accusations étaient nécessairement mensongères. Mais il ne permet pas davantage d’affirmer que les accusés ont commis les faits reprochés.

Il faut également distinguer deux situations : un acquittement explicitement motivé par une irrégularité de procédure et un acquittement prononcé parce que les infractions ne sont pas suffisamment établies. Les motifs précis du jugement sont indispensables pour savoir sur quelle base la décision a été rendue.

À ce stade, les comptes rendus publics consultés ne suffisent pas à confirmer que les 38 accusés ont été acquittés précisément à cause d’un vice de procédure. Il serait donc prématuré de présenter cette explication comme un fait établi sans disposer du jugement motivé.

Le parquet fait appel : le dossier judiciaire continue

Selon Seneweb, le parquet a fait appel de la décision d’acquittement. Cette démarche signifie que le dossier doit être réexaminé par la juridiction d’appel, selon les règles de procédure applicables.

L’appel ne constitue pas une preuve de culpabilité. Il traduit la volonté du ministère public de contester la décision rendue et de solliciter un nouvel examen judiciaire.

Cette nouvelle étape pourrait permettre de clarifier les questions soulevées par les parties, notamment l’appréciation des vidéos, la valeur des procès-verbaux, les arguments relatifs aux conditions de collecte des preuves et les motifs précis de la décision initiale.

Une affaire qui interroge les mécanismes de contrôle des hydrocarbures

Au-delà du sort judiciaire des accusés, cette affaire soulève des interrogations sur la surveillance des opérations de transport, les dispositifs de sécurité dans les dépôts d’hydrocarbures et les mécanismes de prévention des pertes de carburant.

Lorsque des soupçons de détournement concernent plusieurs maillons d’une chaîne logistique, les entreprises concernées doivent pouvoir s’appuyer sur des procédures de contrôle fiables, une traçabilité des mouvements de carburant et des dispositifs de surveillance conformes à la loi.

Mais la lutte contre la fraude doit également respecter les garanties fondamentales de la procédure pénale. La solidité d’une enquête ne se mesure pas uniquement à la quantité d’images recueillies ou à la durée d’une surveillance : elle dépend aussi de la légalité des méthodes employées et de la capacité à établir les infractions devant le tribunal.

Conclusion : les faits, les preuves et la justice

L’affaire SENSTOCK–EDK Oil illustre la difficulté de concilier la recherche de la vérité, la protection des intérêts économiques et le respect des droits de la défense.

Les informations de presse font état d’une infiltration de plusieurs mois par la gendarmerie, de vidéos présentées à l’audience, d’un préjudice allégué de plusieurs milliards de FCFA et, finalement, de l’acquittement des accusés.

La suite de la procédure devra permettre de mieux comprendre les motifs juridiques de cette décision. Dans l’attente, une distinction s’impose : les soupçons ne constituent pas une condamnation, et un acquittement ne peut être interprété au-delà de ce que dit réellement le jugement.

L’enjeu est désormais de connaître les motifs précis de la décision et les suites de l’appel, afin que le débat public repose sur des faits vérifiés plutôt que sur des conclusions hâtives.

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