Maroc: éviction d’une ministre, affaires anciennes… Les débuts mouvementés du nouveau gouvernement

À peine constitué, le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri fait face à plusieurs polémiques. Entre l’évincement précipitée d’une ministre, d’anciennes affaires judiciaires et des soupçons d’irrégularités financières, les débuts du nouvel exécutif soulèvent des questions sur le choix de ses membres.

Par Aïcha Benchikar

Il n’y aura eu que deux jours de répit. Depuis sa nomination, le 16 octobre, le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à diriger l’exécutif du royaume, est rattrapée par plusieurs controverses. 

D’anciennes affaires, de nature judiciaire ou financière, refont surface et interrogent les critères de sélection des ministres. Si les situations diffèrent et que toutes les accusations ne sont pas établies, elles fragilisent les premiers pas de la nouvelle coalition. 

Madiha Khayr, nommée le vendredi, évincée le dimanche 

C’est le premier revers. Le 18 octobre, le roi Mohammed VI accepte la demande de la cheffe du gouvernement de mettre fin aux fonctions de Madiha Khayr. Nommée deux jours plus tôt ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification, elle est écartée après la diffusion d’informations relatives à son passé judiciaire.

Un document présenté comme un certificat médico-légal datant de 2004 circule sur les réseaux sociaux, tandis qu’un ancien article de presse du quotidien national Le Matin évoquant des soupçons de faux, d’usage de faux et d’escroquerie refait surface. L’authenticité du document et le lien entre les faits rapportés et l’ancienne ministre n’ont toutefois pas été établis. 

Le communiqué du Cabinet royal ne précise pas les motifs de cette éviction. Le porte-parole du gouvernement, Samir Belfkih, évoque une décision fondée sur une « appréciation politique et institutionnelle » partagée par les partis de la majorité.

Pour Mohammed Berraou, docteur d’État en droit de l’Université Mohammed V de Rabat et expert en gouvernance et lutte contre la corruption, interrogé par TV5MONDE, cet épisode « soulève des interrogations légitimes sur la rigueur des vérifications préalables ». S’il ne suffit pas à démontrer « une défaillance systémique », le spécialiste estime nécessaire de renforcer les procédures de vérification des profils ministériels afin « d’anticiper les risques et de préserver la crédibilité des institutions ».

L’affaire connaît un nouveau rebondissement le 21 octobre. Selon plusieurs médias locaux, dont Médias24, Madiha Khayr aurait également accepté de démissionner de son mandat de députée, à la demande de son parti centriste, l’Istiqlal. Un départ qui, contrairement à son éviction du gouvernement, ne lui était pas imposé par la loi. 

Du passé judiciaire aux soupçons de conflits d’intérêts 

Madiha Khayr n’est pas la seule à voir son passé ressurgir. Fatima Saadi, nouvelle ministre déléguée chargée du Logement et de la Politique de la ville, est elle aussi visée par des informations relatives à une ancienne affaire judiciaire remontant à son mandat à la tête de la commune d’Al Hoceïma, dans le nord du pays. 

Des publications font état d’une condamnation à un mois de prison avec sursis. Son entourage dément toutefois toute condamnation définitive et affirme qu’elle a été acquittée. Selon Médias24,  deux décisions éclairent en effet les débuts du dossier. Les documents ne permettent toutefois pas de confirmer l’issue définitive de la procédure.

Toujours à Al Hoceïma, mais dans un autre dossier, le retour au gouvernement de Mohamed Nabil Benabdallah, nommé ministre de l’Éducation nationale, ravive le souvenir de son éviction en 2017. Alors ministre de l’Habitat, il avait été démis de ses fonctions après un rapport de la Cour des comptes pointant des retards et des dysfonctionnements dans le programme de développement de la région. Une sanction davantage politique et administrative que judiciaire.

Les controverses s’étendent aussi à la gestion des fonds publics. Mehdi Mezouari, nouveau ministre délégué chargé de la Pêche maritime, voit ressurgir une affaire liée au financement de son parti, l’Union socialiste des forces populaires (USFP).Lire la vidéo

En 2024, des révélations avaient mis en lumière l’attribution de 23 études, pour 1.835 million de dirhams, à un cabinet de conseil dont il détenait 40% des parts. La Cour des comptes avait relevé des insuffisances dans les justificatifs des dépenses financées par des fonds publics. L’entourage du ministre conteste toute irrégularité et affirme que les démarches du parti ont ensuite été reconnues conformes.

Pour Mohammed Berraou, il importe de ne pas confondre les conclusions d’un organisme de contrôle et une responsabilité pénale. « Un constat d’irrégularité ne signifie pas automatiquement qu’une infraction pénale a été commise », rappelle-t-il. Selon lui, l’efficacité du contrôle repose surtout sur les suites données aux recommandations de la Cour des comptes. 

Des promesses d’exemplarité à l’épreuve des nominations 

Les interrogations sur la transparence financière touchent également le ministère de la Justice. Son titulaire, Abdellatif Ouahbi, reconduit dans ses fonctions, avait fait l’objet d’une polémique en juillet 2025 après la diffusion de documents attribués à des pirates informatiques, concernant une donation immobilière à son épouse.

Selon ces documents, non authentifiés officiellement, un terrain à Rabat aurait été déclaré pour un million de dirhams, alors qu’un document bancaire mentionnait le remboursement d’un crédit de 11 millions. Le ministre avait défendu une donation à titre gratuit, assuré que son patrimoine était déclaré et affirmé être ouvert aux vérifications fiscales. 

Des controverses qui surviennent alors que Fatima Ezzahra El Mansouri a fait de la lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts l’un des engagements de son gouvernement. Lors de la présentation de son programme devant le Parlement, lundi 19 octobre, elle a notamment annoncé vouloir criminaliser l’enrichissement illicite, de sanctionner les conflits d’intérêts et de renforcer la déclaration obligatoire du patrimoine.

Pour Mohammed Berraou, si le Maroc dispose déjà de règles visant à prévenir les conflits d’intérêts, « la principale difficulté réside dans leur application effective ». Le chercheur insiste sur la nécessité d’inscrire la lutte contre la corruption dans la durée : « Elle doit reposer sur une politique permanente de prévention, de contrôle et de redevabilité », plutôt que sur de simples « réactions ponctuelles aux controverses ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *