Investissement direct étranger : l’exemple venu de Chine

Pékin a traité l’investissement direct étranger comme un instrument de politique industrielle et jamais comme un principe. Depuis 1980, le capital étranger est admis là où il élève le niveau technique de l’appareil productif. Il est contenu là où il toucherait au contrôle de secteurs jugés sensibles, et laissé partir quand son apport s’épuise. Le sens des flux enregistre aujourd’hui le résultat de cette méthode. En 2025, la Chine a reçu 104, 7 milliards de dollars d’investissements directs entrants et en a émis 174, 4 milliards, selon le Rapport sur l’investissement dans le monde 2026 de la Cnuced. Le pays qui apprenait du capital étranger en place désormais davantage au-dehors qu’il n’en accueille.

Cette méthode obéit à un critère ancien, que Friedrich List a formulé en 1841 dans le Système national d’économie politique. Une Nation qui achète au-dehors ce qu’elle ne sait pas fabriquer gagne dans l’instant et perd la capacité de produire. Ce que List appelait la puissance de produire l’emporte sur les valeurs d’échange, et il en tirait que la protection se justifie par un stade et non par un principe, ce qui l’oblige à disparaître une fois le stade franchi. Pékin a retenu le critère. Il en a changé l’instrument.

Le laboratoire avant la règle générale

Quand Deng Xiaoping ouvre en 1980 les quatre premières zones économiques spéciales, à Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen, il ne dérégule pas l’économie nationale. Il installe des périmètres d’essai. L’ou­verture y est mesurée puis corrigée avant toute extension, et le reste du territoire demeure fermé. Un milliard d’habitants n’est pas exposé à la concurrence mondiale par décret. Il l’est par étapes, et l’Etat conserve à chaque étape la possibilité de revenir en arrière.

L’ouverture de ces zones a par ailleurs été financée de l’intérieur. Le taux de change maintenu bas et les taux de dépôt administrés ont orienté l’épargne des ménages chinois vers l’investissement industriel, à un coût que ces ménages ont supporté sans en délibérer. Le contrôle des mouvements de capitaux empêchait cette épargne de chercher ailleurs un meilleur rendement. Aucun de ces instruments ne figure chez List, et ce sont eux qui ont réglé la facture de l’industrialisation.

La liste négative, ou le tri administré

L’outil de filtrage porte un nom technique et une portée politique, la liste négative. L’Etat y énonce ce qui demeure interdit ou soumis à conditions, tout le reste devenant en principe accessible. La première liste, publiée le 29 septembre 2013 pour la seule zone franche expérimentale de Shanghai, comportait 190 mesures de restriction réparties sur 1069 sous-catégories d’activités. Elle est descendue à 139 mesures en 2014, puis à 122 en 2015. La liste nationale, instituée en 2017, comptait encore 31 entrées dans sa version de 2021. Celle de 2024, entrée en vigueur le 1er novembre, en compte 29 et supprime les deux dernières restrictions applicables à l’industrie manufacturière, l’imprimerie d’édition et certains procédés de la pharmacopée chinoise. Les restrictions subsistantes se concentrent désormais dans les services, où les télécommunications de base et l’internet restent fermés ou plafonnés.
La contraction est réelle et son calendrier appartient entièrement à l’autorité chinoise. Aucune main invisible n’intervient dans ce mouvement, une main d’Etat y opère, patiente et sélective. Le déplacement des restrictions vaut ici davantage que leur nombre : l’industrie s’ouvre au moment précis où les producteurs nationaux n’ont plus grand-chose à craindre de la concurrence étrangère, et les services qui commandent l’information demeurent sous contrôle.

La coentreprise comme droit d’entrée

Le second pilier de l’architecture a longtemps été l’obligation de coentreprise dans l’automobile. Jusqu’à la levée progressive du plafond de 50% entre 2018 et 2022, aucun constructeur étranger ne pouvait produire sur le sol chinois sans s’adosser à un partenaire local. Volkswagen s’est associé à Faw puis à Saic, et Airbus a implanté sa chaîne d’assemblage final de Tianjin dans le cadre d’une coentreprise avec des partenaires chinois. Le capital occidental apportait la technologie pendant que le partenaire chinois absorbait le savoir-faire. Ce transfert ne résultait pas du jeu du marché, il figurait au contrat comme condition d’entrée. Le jour où la chaîne de valeur du véhicule électrique a été maîtrisée, Byd et Nio n’ont plus eu besoin de tuteur. Le partenaire d’hier est devenu le concurrent d’aujourd’hui.

La rupture avec List se situe exactement là. L’Allemagne de 1841 se protégeait du drap anglais par le tarif douanier, qui écarte le concurrent et n’enseigne rien. La Chine de 1980 a voulu ce concurrent sur son sol, à la condition qu’il forme son futur rival. Le tarif ferme la frontière quand la coentreprise ouvre l’atelier et fixe le prix de l’entrée en compétences transmises. Cette logique ne relève pas du protectionnisme classique et pas davantage de la doctrine libérale des institutions de Bretton Woods. L’investisseur étranger n’y est pas un sauveur accueilli par des exonérations sans terme, il est un vecteur temporaire de compétences, toléré tant que sa présence élève le niveau technique de l’appareil productif national.

L’Omc n’a pas dissous l’Etat

L’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001, n’a pas modifié cette grammaire. On prédisait alors la dissolution de l’Etat chinois dans les disciplines multilatérales. Un quart de siècle plus tard, l’architecture de contrôle s’est déplacée plutôt qu’effacée. Pendant que la liste négative se réduisait, le dispositif de sécurité se renforçait. La loi sur le commerce extérieur révisée, adoptée le 27 décembre 2025 et entrée en vigueur le 1er mars 2026, inscrit pour la première fois la sauvegarde de «la souveraineté, la sécurité et les intérêts de développement» parmi les finalités mêmes du texte. Elle élargit l’arsenal de contre-mesures et institue un mécanisme d’évaluation des politiques commerciales étrangères. L’ouverture des portes et le durcissement du filtre procèdent de la même main, au même moment.

L’inversion des flux

Le retournement se mesure. Les entrées d’investissement direct ont culminé à 189, 1 milliards de dollars en 2022, avant de revenir à 163, 3 milliards en 2023, à 116, 2 milliards en 2024 et à 104, 7 milliards en 2025, selon la Cnuced. Les sorties chinoises atteignaient 174, 4 milliards de dollars en 2025. Depuis 2023, la Chine investit au-dehors davantage qu’elle ne reçoit.
Ce retournement admet deux lectures, et la rigueur commande de les exposer l’une et l’autre. La première y voit l’aboutissement d’une stratégie, puisque le capital étranger a rempli sa fonction d’apprentissage et que les champions nationaux existent désormais. La seconde y voit un signal d’alerte, car le durcissement sécuritaire, le ralentissement de la croissance intérieure et la fragmentation géopolitique détournent une part des investisseurs. Les données publiées ne tranchent pas entre ces deux lectures. La Cnuced observe seulement que la composition des entrées se déplace vers l’industrie de pointe et les services modernes. Le fait établi demeure l’inversion du sens des flux.

Le versant financier de ce retournement est plus net encore. La Chine est devenue le premier créancier public bilatéral du monde. Elle est le principal créancier bilatéral de 53 pays et détenait, en 2023, 26% de la dette bilatérale extérieure des pays en développement, selon l’Institut Lowy. Le rôle a changé de nature en une décennie : le grand prêteur des années 2010 est devenu le principal percepteur de créances des années 2020, et cette position lui donne un pouvoir déterminant dans les restructurations de dette souveraine.

Ce que l’Afrique peut en tirer

La leçon chinoise ne réside pas dans la reproduction d’un modèle. Le contexte démographique et institutionnel de l’Afrique de l’Ouest en 2026 n’est pas celui du Guangdong de 1980. La Chine disposait d’un taux d’épargne intérieure très élevé et d’un appareil d’Etat capable de tenir un calendrier sur trente ans. Négliger ces conditions rendrait la comparaison décorative.
Une précaution s’impose avant d’en tirer une politique. La Chine occupe aujourd’hui la position que List assignait à l’Angleterre de son temps, celle de la puissance industrielle qui recommande l’ouverture aux économies dépourvues de base productive à protéger. Ses excédents manufacturiers pèsent sur les marchés africains au moment précis où le continent cherche à installer les siens. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont progressé de 25, 8% pour atteindre 225 milliards de dollars, quand les exportations africaines vers la Chine n’augmentaient que de 5, 4%, selon les données douanières chinoises publiées le 21 janvier 2026. Le déficit commercial du continent s’est creusé de 64, 5% en une seule année, à 102 milliards de dollars, au moment même où les droits de douane américains fermaient une partie du débouché nord-américain. L’argument de l’échelle retirée, que Ha-Joon Chang opposait en 2002 aux puissances occidentales, se retourne désormais contre Pékin.

Pékin objecte que les biens d’équipement et les biens intermédiaires forment environ 75% de ses ventes au continent, ce qui en ferait des intrants d’industrialisation plutôt que des produits de substitution. L’objection mérite d’être examinée ligne à ligne plutôt qu’écartée. Elle ne dispense pas de savoir ce que ces intrants produisent une fois débarqués, et un équipement importé n’installe une capacité que s’il est servi par des techniciens formés sur place. L’Afrique absorbe par ailleurs environ 6% des exportations chinoises totales, soit à peu près la moitié de la part américaine. Le continent subit un mouvement dont il n’est pas la cible principale, ce qui affaiblit d’autant sa position de négociation.

Le critère de List conserve pourtant sa portée, à condition d’être énoncé dans les termes du continent. Ce qui se mesure n’est pas le taux de croissance, c’est le taux d’incorporation de la ressource stratégique dans la production. En Afrique, cette ressource est le travail, et sa faible incorporation explique que le produit intérieur brut progresse sans que la capacité productive s’installe. Le commerce extérieur sénégalais donne la mesure de cette dissociation. En 2025, les exportations du pays ont bondi de 48, 5% pour atteindre 5805, 6 milliards de francs Cfa, sous le seul effet de l’entrée en production des hydrocarbures, selon la Note d’analyse du commerce extérieur publiée par l’Ansd. L’énergie et les lubrifiants forment désormais 43, 1% des ventes à l’étranger. Les importations sont restées presque stables, et leur composition n’a pas bougé, puisque le riz et le blé y côtoient toujours les produits pétroliers raffinés et les machines industrielles.

La relation avec la Chine résume cette structure. Pékin fournit 14, 2% des importations sénégalaises en 2025, position de premier fournisseur qu’il a prise à la France en 2024, et n’absorbe que 8, 5% des exportations. Il achète surtout du pétrole brut dont il prend le quart des expéditions, et vend des machines, dont il fournit plus du quart des achats. Le pays vend ce qu’il extrait et achète ce qui produit. Une croissance qui laisse la ressource dominante hors de la création de valeur appauvrit la société qui l’enregistre.

Ce qui se transpose est donc une méthode. L’ouverture est une technique de politique industrielle et non une profession de foi. L’accès au marché se négocie contre des unités de production et contre des clauses de transfert vérifiables, assorties d’échéances et d’indicateurs de contrôle. Une clause qu’aucune administration ne vérifie ne produit aucun transfert, et c’est là que se joue l’écart entre la Chine des années 1980 et la plupart des Etats du continent. La Zlecaf offre un levier dont la Chine de 1980 ne disposait pas, un marché de plus de 1, 3 milliard de personnes, à la condition que les Etats en fassent un instrument de négociation collective plutôt qu’un signal de bonne conduite adressé aux bailleurs. Les entrées d’investissement direct en Afrique ont progressé de 12% en 2024 hors opération exceptionnelle enregistrée en Egypte, selon la Cnuced. Le flux existe. Sa composition dépend de ce que les Etats exigent en contrepartie.

Un Etat qui fait payer l’accès à son marché en capacités productives exerce sa souveraineté au moment même où il s’ouvre. Le levier continental existe, il est mesurable, et son emploi se décide dans les capitales africaines avant que les termes de l’accès ne soient fixés ailleurs.

Par Chérif Salif SY

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