Guerre en Ukraine: les fabricants américains du Patriot inquiets « que les Ukrainiens ne trouvent le moyen de l’améliorer »

Les discussions portant sur l’octroi à l’Ukraine d’une licence de fabrication du système de défense américain Patriot sont en cours. À ce sujet, des industriels américains craignent que l’Ukraine ne puisse, à terme, produire davantage que les usines américaines, a rapporté le magazine The Atlantic.

Par Séraphine Charpentier – Margot Hutton – TV5.ORG

L’octroi à l’Ukraine de la licence de fabrication des Patriot ne verra-t-elle jamais le jour? Le 8 juillet à Ankara, le président Donald Trump affirmait compter la « donner » à Kiev. Il est depuis revenu sur sa promesse, affirmant le 31 juillet ne plus en être « sûr », contredisant par la même occasion des propos du président ukrainien, formulés deux jours plus tôt. L’enjeu est pourtant crucial pour l’Ukraine. 

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky mène une campagne depuis plusieurs semaines auprès de ses alliés et des États-Unis pour tenter d’obtenir davantage de missiles intercepteurs PAC-3. Ils sont utilisés par le système de défense aérienne Patriot pour intercepter des missiles balistiques russes réputés inarrêtables, à l’instar des missiles Iskander et Kinjal. 

L’inquiétude des industriels américains 

Kiev fait face à une grave pénurie de l’arme, causée par la guerre au Moyen-Orient, assure Volodymyr Zelensky. Les pays du Golfe, alliés américains, ont tiré de nombreux missiles PAC-3 pour se protéger des drones et des missiles iraniens depuis le début de la guerre contre l’Iran, déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février, épuisant les stocks. En face, la Russie a joué de la faiblesse ukrainienne, redirigeant sa stratégie dans les airs et occasionnant des frappes particulièrement meurtrières ces derniers mois. 

Le flou entretenu par les autorités américaines sur l’octroi ou non de la licence, s’explique en partie par la protection de la propriété intellectuelle et les risques liés aux transferts de technologies sensibles. Les Patriot et leurs missiles PAC-3 intègrent des radars, des logiciels, des systèmes de guidage et des composants dont les États-Unis contrôlent étroitement la diffusion. À ce jour, seuls l’Allemagne et le Japon disposent d’une licence de fabrication du missile. Mais Tokyo ne détient même pas les plans de fabrication de la tête chercheuse du PAC-3, au cœur de l’efficacité du missile, selon le journal britannique The Telegraph.

« Je pense qu’il existe une crainte: si nous fournissons cette technologie à l’Ukraine, elle pourrait, d’une manière ou d’une autre, finir entre les mains de la Russie. Il y a probablement, au sein de cette administration, des voix qui s’inquiètent de voir cette technologie tomber aux mains des Russes« , a affirmé au Telegraph Phil Breedlove, général américain quatre étoiles à la retraite. 

Dans un article du magazine américain The Atlantic, une autre hypothèse est cependant avancée pour justifier les retours en arrière du président américain. Selon un responsable républicain interrogé, les industriels américains seraient réticents à ce que l’Ukraine soit détentrice d’une licence. Ces derniers craindraient qu’elle ne parvienne à en produire davantage que dans leurs usines américaines. 

L’industrie de la défense ukrainienne s’est trouvée revigorée de force par la guerre face à la Russie. Les usines du pays produisent désormais plus d’armes que n’a les moyens d’acheter le pays, a estimé le média américain Politico, affirmant qu’entre 40 et 70% de la production reste inutilisée, stockée dans des entrepôts. 

« Leur véritable inquiétude est que les Ukrainiens trouvent le moyen d’améliorer le Patriot, puis de le produire à grande échelle, plus rapidement et pour un coût bien inférieur à ce que permettraient les chaînes de production existantes aux États-Unis », a avancé la source. Cette hypothèse n’a pas été confirmée par Raytheon ou Lockheed Martin, les principaux fournisseurs de l’anti-missiles. 

Raytheon, une branche de la corporation américaine RTX, est le maître d’œuvre principal du système Patriot et fournit la majorité de ses composants. L’industriel développe notamment le radar et le système de conduite de tir du système Patriot. Lockheed Martin, une autre entreprise américaine, produit elle le PAC-3 MSE, le missile intercepteur utilisé dans le système Patriot, rappelle l’agence de presse britannique Reuters. 

L’information selon laquelle ces industriels américains seraient inquiets d’une éventuelle production ukrainienne a été nuancée par Michael Cadenazzi, secrétaire adjoint américain à la Défense chargé de la politique industrielle. « Nous évaluons actuellement plusieurs pistes d’action, incluant une combinaison d’approvisionnements nationaux et internationaux pour les unités finales, ainsi que des décisions concernant leur localisation, les modalités de fabrication et la variante retenue », a affirmé le 22 juillet Michael Cadenazzi au média américain Breaking Defense. 

« Je pense qu’il reste encore beaucoup à faire pour formaliser cela, mais il existe une initiative solide et bien dotée en ressources, ainsi qu’une volonté d’atteindre l’objectif fixé par le président pour l’élaboration du plan », a également affirmé celui qui occupe en parallèle le poste de secrétaire adjoint à la Défense pour la coopération internationale en matière d’armement. 

Pour Raytheon, « le processus vient de commencer »

Selon le secrétaire adjoint américain à la Défense, un point du dossier est particulièrement « difficile » à mettre en place: celui de la qualification des ingénieurs et des techniciens qui fabriqueront à terme les PAC-3. Elle sera nécessaire pour permettre la « certification » de la chaîne d’approvisionnement, précisent nos confrères de Breaking Defense. « Le nombre d’ingénieurs maîtrisant ce savoir-faire est limité. De même, la quantité de composants qualifiés [déjà disponibles] est restreinte », a estimé Michael Cadenazzi. 

« Lorsqu’on met en place une nouvelle chaîne d’approvisionnement, il faut du temps pour trouver des fournisseurs qualifiés », a-t-il ajouté. Les experts expliquent que la mise en place du processus et la construction effective des PAC-3 et d’autres éventuels composants du système Patriot par Kiev pourrait prendre des années, comme l’a rapporté en juillet l’agence américaine Associated Press. « Le processus vient de commencer », temporisait d’ailleurs auprès de Breaking Defense le 22 juillet Tom Laliberty, président des systèmes de défense terrestre et aérienne de Raytheon.

Selon l’analyse de The Atlantic, la demande ukrainienne ne repose plus seulement sur l’urgence militaire. « Les Ukrainiens mènent des programmes de développement actifs pour presque tout ce dont ils ont besoin, et leur objectif est d’atteindre une autosuffisance totale à l’avenir », a expliqué Colby Badhwar, analyste indépendant spécialisé dans les questions de sécurité. Il précise toutefois que « pour l’instant, ils dépendent encore presque entièrement de leurs alliés pour leurs missiles intercepteurs ».

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