Français, école et société-les raisons d’un basculement : le Sénégal parle autrement

Du français de prestige au français concurrencé

Pendant près d’un siècle, le français a occupé au Sénégal une position qui dépassait largement sa fonction de langue de communication. Il incarnait le savoir, l’autorité, l’accès aux responsabilités et la promotion sociale. Langue de l’administration, de l’école et des élites durant la période coloniale, il a conservé ce statut après l’indépendance grâce au choix politique de Léopold Sédar Senghor. Pour le premier président du Sénégal, le français constituait un instrument privilégié d’ouverture sur les sciences, la diplomatie et la modernité, sans pour autant devoir se substituer aux langues nationales, auxquelles il reconnaissait un rôle essentiel dans la construction de l’identité culturelle.

Cette conception a façonné le système éducatif sénégalais. Entre les années 1960 et 1980, l’école acquiert une réputation d’excellence reconnue. Les élèves reçoivent une solide formation littéraire et développent une remarquable maîtrise de la langue française qui devient alors le principal vecteur de mobilité sociale. Magistrats, enseignants, médecins, journalistes, hauts fonctionnaires et diplomates partagent une même culture écrite, tandis que les débats parlementaires, les discours officiels et les éditoriaux témoignent d’un niveau d’expression particulièrement élevé.

Cette prééminence reposait néanmoins sur un équilibre fragile. Le français n’a jamais été la langue maternelle de la majorité des Sénégalais. Il a toujours coexisté avec une trentaine de langues nationales, parmi lesquelles le wolof qui s’est progressivement imposé comme principale langue véhiculaire. Depuis plusieurs décennies, les chercheurs observent une profonde recomposition linguistique. Il ne s’agit pas d’une disparition du français, mais d’une redistribution des fonctions entre les langues. Le français reste celui des institutions, de la justice, de l’enseignement supérieur, de la recherche et des relations internationales, tandis que le wolof occupe de plus en plus une place dominante dans les échanges quotidiens, les médias, le commerce et la vie politique.

Cette évolution est perceptible jusque dans les plus hautes sphères de l’État. Alors que Senghor et Abdou Diouf privilégiaient le français dans leurs allocutions, les responsables politiques contemporains alternent « naturellement » entre français et wolof afin de toucher un public plus large. Les campagnes électorales, les débats télévisés, les émissions radiophoniques et même certaines communications administratives recourent désormais largement aux langues nationales.

L’essor des radios privées au début des années 1990, puis celui des chaînes de télévision et des réseaux sociaux, a considérablement accéléré cette transformation. Les médias ont démontré que le wolof pouvait transmettre une information de qualité à un très large public. Les plateformes numériques ont ensuite favorisé une écriture hybride mêlant français et wolof, devenue le mode d’expression privilégié d’une grande partie de la jeunesse. Cette « wolofisation » progressive de l’espace public est aujourd’hui largement documentée par les travaux des sociolinguistes.

Cette évolution marque une rupture dans l’histoire linguistique du Sénégal. Jadis, le prestige social reposait essentiellement sur la parfaite maîtrise du français. Aujourd’hui, la compétence la plus valorisée est la capacité de naviguer entre plusieurs univers linguistiques. Le bilinguisme devient un atout central dans une société où les pratiques langagières se diversifient rapidement.

Pour autant, le français n’a nullement perdu son importance institutionnelle. Il est indispensable dans les concours administratifs, les juridictions, les universités, les organisations internationales et une grande partie de la production scientifique et médiatique. Ce qui s’est transformé c’est sa place dans la société. Il ne détient plus le monopole du prestige culturel ni de la réussite sociale qu’il exerçait durant plusieurs décennies.

Cette transformation est la première clé de compréhension du débat actuel. Avant même de s’interroger sur les responsabilités de l’école, il apparaît que le recul relatif du français résulte d’abord d’une profonde transformation de la société sénégalaise. Les usages linguistiques, les rapports au savoir, les médias et les modes de communication ont profondément évolué, modifiant la place occupée par la langue française dans la vie quotidienne. Ce changement est indispensable pour comprendre les interrogations actuelles sur la baisse de sa maîtrise.

L’école est-elle vraiment la principale responsable ?

Attribuer à l’école la responsabilité exclusive du recul du français est une explication aussi répandue que réductrice. À chaque publication des résultats d’examens ou face aux difficultés d’expression écrite des élèves, et même des dirigeants et autres responsables publics, le même constat revient avec insistance. Le niveau aurait baissé parce que l’école ne remplirait plus correctement sa mission. Les recherches en sciences de l’éducation invitent à dépasser ce diagnostic simpliste. Si l’école porte une part de responsabilité, elle ne peut expliquer à elle seule une évolution qui trouve son origine dans des transformations beaucoup plus profondes de la société sénégalaise.

Depuis l’indépendance, l’école a profondément changé de visage. Dans les premières décennies, elle accueillait un nombre limité d’élèves sélectionnés, évoluant dans des classes peu chargées, encadrés par des enseignants à forte autorité sociale. Le français occupait une place importante dans tous les apprentissages.

À partir des années 1980, puis plus encore au cours des décennies suivantes, le Sénégal a engagé une politique de démocratisation de l’enseignement afin d’élargir l’accès à l’éducation. Cette orientation répondait à une exigence de justice sociale. L’augmentation rapide des effectifs n’a pas toujours été suivie par le développement des infrastructures, le recrutement massif d’enseignants ou l’amélioration des conditions d’apprentissage. Les classes se sont progressivement surchargées, tandis que l’école accueillait des élèves issus d’environnements linguistiques, sociaux et culturels de plus en plus diversifiés.

Ce changement présente une particularité au Sénégal. La langue d’enseignement n’est pas la langue maternelle de la très grande majorité des enfants. Pour beaucoup d’entre eux, l’entrée à l’école signifie l’apprentissage simultané d’une langue nouvelle et des savoirs fondamentaux qu’elle véhicule. Les études menées par les organismes spécialisés montrent que cette situation est un obstacle important à l’acquisition de la lecture, de la compréhension et de l’expression écrite, particulièrement durant les premières années de scolarité.

Autrefois, cette difficulté était largement compensée par un environnement social plus favorable au français. Les enseignants utilisaient cette langue dans leur vie professionnelle, les administrations y recouraient presque exclusivement, de nombreuses familles instruites encourageaient sa pratique à la maison et la lecture occupait une place importante dans la vie quotidienne. Les bibliothèques scolaires étaient davantage fréquentées et les élèves étaient régulièrement exposés à une langue écrite riche et exigeante.

Cet environnement a profondément évolué avec l’essor du numérique. Les smartphones, les réseaux sociaux et les plateformes de diffusion de vidéos ont bouleversé les habitudes culturelles des jeunes générations. Le temps autrefois consacré à la lecture est désormais largement absorbé par des contenus courts, fragmentés et instantanés. Or la maîtrise d’une langue se construit autant en dehors de la salle de classe que dans l’enseignement lui-même. Elle repose sur une fréquentation régulière de textes variés, d’œuvres littéraires, d’articles, d’essais et d’un vocabulaire riche que les nouveaux usages numériques favorisent beaucoup moins.

Les enseignants constatent une diminution sensible de la pratique de la lecture, avec des conséquences directes sur la compréhension des textes, l’enrichissement lexical, la qualité de l’expression écrite et la maîtrise de la syntaxe. Les recherches internationales confirment ce lien étroit entre la lecture régulière et le développement des compétences linguistiques. À l’inverse, une exposition quasi exclusive à des messages brefs, souvent rédigés dans une langue approximative, tend à appauvrir progressivement les capacités d’expression.

Parallèlement, le rôle éducatif de la famille s’est lui aussi transformé. Les générations précédentes consacraient souvent davantage de temps au suivi scolaire, à la lecture et à l’encadrement des devoirs. Même quand les parents n’avaient pas été scolarisés. Aujourd’hui, les contraintes économiques, les conditions de vie et les différences de niveau d’instruction rendent cet accompagnement plus difficile dans de nombreux foyers. L’école se voit confier une mission de plus en plus complexe. Enseigner une langue qui n’est pas celle de la majorité des élèves, corriger les inégalités sociales, lutter contre les effets des écrans et maintenir un niveau d’exigence comparable à celui d’une époque où toute la société contribuait davantage à la diffusion du français.

Les spécialistes estiment dès lors que les difficultés observées résultent d’une combinaison de facteurs pédagogiques, sociolinguistiques, culturels et familiaux qui se renforcent mutuellement. L’école apparaît moins comme l’origine unique du problème que comme le reflet des profondes mutations de la société sénégalaise.

Les recherches montrent qu’un enfant apprend plus efficacement à lire, à écrire et à raisonner lorsqu’il commence ses apprentissages dans une langue qu’il maîtrise déjà, avant de transférer progressivement ces acquis vers une langue seconde. C’est dans cette perspective que le Sénégal envisage de développer progressivement un enseignement bilingue, non pour affaiblir le français, mais pour lui donner des bases plus solides.

Des « complexés » d’hier à la banalisation d’aujourd’hui

Pendant longtemps, parler un français irréprochable pouvait susciter une certaine méfiance dans une partie de l’opinion. Celui qui s’exprimait avec une correction jugée excessive était parfois qualifié de « complexé », d’« assimilé » ou encore de « toubab », comme s’il entretenait une distance avec son environnement culturel. Cette perception traduisait une remise en question de la charge symbolique qui lui était associée. La langue apparaissait comme celle de l’administration, des diplômés, des élites et, pour certains, comme l’un des héritages les plus visibles de la domination coloniale.

Cette représentation s’est affirmée dans les années 1970, à une période marquée par l’essor des mouvements tiers-mondistes, panafricanistes et anticoloniaux. Les revendications en faveur d’une plus grande reconnaissance des langues africaines s’inscrivaient dans une démarche de réappropriation culturelle et intellectuelle. Des penseurs comme Cheikh Anta Diop défendaient la nécessité de faire des langues nationales de véritables instruments de production scientifique, de transmission du savoir et de développement. Leur ambition n’était pas de bannir le français, mais de mettre fin au monopole symbolique qu’il exerçait sur l’accès au savoir et au pouvoir.

Dans les faits, cette contestation demeurait largement théorique. Les familles continuaient de considérer le français comme la langue des diplômes, des concours administratifs et de la promotion sociale. Même ceux qui militaient pour la valorisation des langues nationales encourageaient leurs enfants à acquérir une excellente maîtrise du français. Être qualifié de « complexé » relevait davantage d’une critique sociale ponctuelle que d’un rejet collectif de cette langue, dont le prestige restait largement intact.

La situation actuelle est différente. Ce n’est plus la maîtrise du français qui attire l’attention, mais plutôt l’indifférence croissante à l’égard de sa qualité. Les fautes grammaticales, les approximations lexicales, les constructions syntaxiques hésitantes ou les emprunts constants au wolof ne suscitent plus les mêmes réactions qu’autrefois. Dans de nombreux espaces publics, la crédibilité d’un discours dépend désormais davantage de sa proximité avec les citoyens et de son efficacité que de son élégance linguistique.

L’expression publique est aujourd’hui davantage appréciée pour sa capacité à convaincre, à mobiliser et à établir un lien direct avec le public que pour sa perfection académique. Les responsables publics ont accompagné cette transformation en alternant de plus en plus naturellement le français et le wolof dans leurs interventions.

Les médias ont joué un rôle déterminant dans cette transformation. L’essor des radios privées, puis des chaînes de télévision généralistes, a consacré le wolof comme principal vecteur d’information et de débat public. La qualité journalistique n’est plus exclusivement associée au français. Les réseaux sociaux ont ensuite accéléré ce mouvement en favorisant une écriture hybride où le français, le wolof et, dans une moindre mesure, l’anglais coexistent dans un même échange. Cette alternance codique, s’est progressivement imposée comme une pratique courante chez les jeunes générations, au point de modifier leurs habitudes d’expression.

La mutation est également d’ordre culturel. Les modèles auxquels s’identifient les jeunes ont changé. Les figures intellectuelles qui dominaient les décennies suivant l’indépendance étaient principalement des enseignants, des magistrats, des universitaires ou des écrivains dont la maîtrise du français était un signe distinctif. Aujourd’hui, les influenceurs, les créateurs de contenus, les artistes ou les chroniqueurs occupent une place croissante dans l’espace public. Leur notoriété repose davantage sur leur capacité à communiquer avec spontanéité et proximité que sur la rigueur académique de leur langage.

La rupture la plus profonde concerne les conditions de la réussite sociale. Durant plusieurs décennies, la parfaite maîtrise du français constituait presque un passage obligé vers les fonctions les plus prestigieuses. Ce monopole a progressivement disparu. Les métiers du numérique, de l’entrepreneuriat, du commerce, de la musique, du sport ou de la création de contenus offrent aujourd’hui de nouvelles perspectives de réussite où l’excellence linguistique n’est plus systématiquement déterminante. Le français reste indispensable dans de nombreuses professions, mais il ne représente plus l’unique voie d’accès à la reconnaissance sociale et économique.

L’enjeu dépasse en réalité la seule question des langues. Une société qui ne maîtrise plus la langue de son enseignement supérieur, de sa recherche scientifique, de sa justice et d’une partie de son économie risque de limiter sa capacité d’innovation et son ouverture sur le monde. À l’inverse, négliger les langues nationales reviendrait à affaiblir le lien entre le savoir et la culture populaire. L’avenir réside donc dans la formation de citoyens véritablement bilingues, capables de penser, de créer et de produire des connaissances avec la même aisance dans chacune de leurs langues. C’est précisément cette ambition qui constitue le fondement des réflexions actuelles sur les politiques linguistiques et qui ouvre la voie à une approche conciliant excellence académique, diversité culturelle et transmission du savoir.

Le défi n’est pas de sauver le français, mais de réconcilier les langues avec le savoir

Le débat sur l’avenir du français au Sénégal est souvent présenté comme une opposition entre la défense de la langue officielle et la promotion des langues nationales. Cette lecture binaire ne résiste pourtant pas à l’analyse des recherches menées par les linguistes, les pédagogues et les spécialistes des politiques éducatives. Tous convergent vers une même conclusion : le véritable enjeu n’est pas de choisir entre le français et les langues nationales, mais de permettre aux citoyens de maîtriser pleinement plusieurs langues, chacune remplissant des fonctions complémentaires dans la transmission du savoir, la vie sociale et l’ouverture sur le monde.

Les travaux de l’UNESCO, de la CONFEMEN, de l’Organisation internationale de la Francophonie et de nombreux centres de recherche montrent que les apprentissages sont plus efficaces lorsque les enfants acquièrent d’abord les connaissances fondamentales dans une langue qu’ils comprennent parfaitement. Cette première maîtrise facilite ensuite l’apprentissage d’une seconde langue, notamment le français, qui devient alors un prolongement naturel des compétences déjà acquises. Les expériences menées dans plusieurs pays africains confirment qu’un enseignement bilingue bien conçu permet d’améliorer simultanément les résultats scolaires et la maîtrise des langues internationales.

Le Sénégal s’est engagé progressivement dans cette voie en expérimentant l’utilisation des langues nationales durant les premières années de scolarité avant d’introduire progressivement le français comme langue principale d’enseignement. Cette orientation repose sur une idée simple qui est d’apprendre à raisonner dans sa langue maternelle ne constitue pas un frein à l’acquisition du français. Au contraire, elle renforce les capacités cognitives de l’enfant et facilite l’apprentissage ultérieur d’autres langues. Les langues nationales ne doivent donc plus être perçues comme des concurrentes du français, mais comme susceptibles d’en améliorer la maîtrise, à condition que les politiques publiques soient suffisamment ambitieuses en matière de formation des enseignants, de production de supports pédagogiques et de développement de terminologies scientifiques adaptées.

Henriette Niang Kandé

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