ITW – Mounirou Aliou Kane : «Sur la Zlecaf, il faut préparer le secteur privé»

Dans le cadre de la première édition du Forum international de la presse économique de l’Afrique de l’Ouest (Fipe-Uemoa), la Plateforme des médias de l’Uemoa a organisé un panel sur le thème «Commerce intra-Uemoa et Zlecaf : harmonisation règlementaire, développement des échanges». En marge de ces échanges, Mounirou Alioune Kane, expert en commerce et négociation, par ailleurs coordonnateur du programme de la recherche et des partenariats au Centre africain pour le commerce international et le développement (Cacid) affilié à Enda Tiers monde, est largement revenu sur la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf).

Vous avez été invité par la Plateforme des médias de l’Uemoa à discuter sur «Commerce intra-Uemoa et Zlecaf : harmonisation règlementaire, développement des échanges». Où en est-on avec la mise en œuvre de la Zlecaf ?

Oui, permettez-moi de remercier la Plateforme des médias de l’Uemoa qui a tenu une discussion assez importante sur la Zlecaf et le commerce intra-Uemoa. Je pense que c’est une problématique qu’il faut aborder sereinement, parce que l’initiative de la Zlecaf est déjà là. Elle est devant nous. C’est ce que je dis à tout le monde. Les protocoles ont été signés, adoptés, et là nous allons commencer effectivement le commerce dans le cadre de la Zlecaf. Mais il y avait effectivement dans le cadre de l’Uemoa, un semblant de zone économique de libre-échange, avec un Tarif extérieur commun (Tec) qui organisait un bon échange au sein de l’Uemoa.

La Zlecaf va être beaucoup plus vaste, parce qu’elle va concerner 54 Etats et d’autres économies africaines qui sont assez développées comparées à notre économie. Et ce sont autant de défis et de questions qu’il faudra appréhender positivement et se préparer en conséquence.

Je pense que le Sénégal avait, à un moment donné, fait une étude pour voir un peu la stratégie Zlecaf qu’on aura, mais aussi en amont, une étude pour voir les impacts de la Zlecaf sur l’économie sénégalaise. Mais cela ne suffit pas. Il faut préparer le secteur privé comme je l’ai répété, parce qu’à un mo­ment donné, nous avons essayé de protéger nos marchés.
Un autre exemple, c’était le refus que le secteur privé a eu par rapport à l’adhésion du Maroc à la Cedeao. Refus qui était basé effectivement sur la puissance économique du Maroc qui risquait de mettre à mal nos industries naissantes.

Dans le cadre de la Zlecaf, on retrouvera le Maroc, d’autres économies semblables au Maroc qui viendront effectivement concurrencer nos commerçants, concurrencer notre tissu industriel.

Il faudra, pour moi, se préparer en conséquence, parce que le marché étant libéralisé à 90%, il est essentiel pour notre secteur privé d’être au rendez-vous, mais aussi pour nos Etats d’avoir une vision industrielle claire afin qu’effectivement nous puissions être compétitifs sur le marché de la Zlecaf.

Justement, est-ce que nos Etats sont aujourd’hui prêts ? Est-ce qu’ils se sont suffisamment préparés pour que les Pme puissent tirer profit de cette Zlecaf ?

Oui, nous avons des atouts. Le Sénégal a des atouts à faire valoir. Aujourd’hui, les exportations au sein de l’Uemoa sont principalement tirées par la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Donc, 63% du commerce intra-Uemoa sont détenus par le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Ce qui fait effectivement que nous sommes compétitifs sur ce point-là.

Par contre, renvoyé au niveau continental, nous passons d’un pays compétitif à un pays qui n’est pas trop compétitif. Parce que nous avons d’autres économies qui sont beaucoup plus développées, beaucoup plus avancées que la nôtre. Cela dit, nous avons la Zlecaf comme initiative. C’est à nous de nous réajuster, de construire les ponts et de diversifier notre économie de telle sorte que notre secteur privé puisse arriver sur le marché en étant compétitif. Il n’y a pas de secret, il faut transformer nos produits, ajouter de la valeur à nos produits. Donc pour ça aussi, il faudra que notre secteur privé soit assez préparé, assez compétitif.

Et je pense que les ingrédients sont réunis pour le faire. Il faut s’assurer d’avoir de grands champions. Je pense qu’aujourd’hui le Sénégal doit identifier ses champions dans divers secteurs.

Par exemple, si vous prenez le secteur du Btp aujourd’hui, il n’y a pas mieux que ce qui se fait en Afrique de l’Ouest. Le Btp sénégalais s’impose partout en Afrique de l’Ouest, nous avons nos champions dans ce secteur-là.

Si vous prenez l’agroalimentaire aujourd’hui, de plus en plus, nous avons effectivement des champions industriels qui s’imposent dans l’agroalimentaire, comme la Sedima de Babacar Ngom. Ce sont pour moi autant de référentiels sur lesquels il faudra s’appuyer et aussi appuyer pour pouvoir concurrencer les économies africaines et s’imposer dans la Zone de libre-échange continentale.

Sinon, nous allons être envahis par des économies, par des produits compétitifs, et puis nos commerçants, nos industriels ne bénéficieront pas des retombées positives, mais subiront plutôt le commerce intra-africain. Et c’est, pour moi, là qu’il faudra investir pour que nous ne subissions pas le commerce intra-africain. Mais que nous soyons acteurs clés et déterminants du commerce intra-africain.

Sur le plan politique, certaines initiatives devant accompagner les Pme sont annoncées çà et là. Est-ce que cela se ressent réellement sur le terrain ?

Nous ressortons des ateliers, des conseils interministériels avec beaucoup de recommandations, d’intentions, mais qui sont vite rangées dans les tiroirs. L’application effective pose problème. Et c’est ce que nous constatons. Le secteur privé n’a pas besoin aujourd’hui de littérature. Le secteur privé a besoin d’accompagnement, de technologie, de capitaux. Je pense que ce sont des éléments qui doivent attirer notre attention.

Aujourd’hui, les discours sont beaux, les résolutions sont bonnes, mais ce que le secteur privé attend de l’Etat, des acteurs, c’est qu’il y ait de la technologie, parce que les choses vont vite. Les gens peuvent innover sur une chose et puis se retrouver devant vous. Donc, il faut toujours être dans l’innovation. Et pour cela, il faut beaucoup investir dans la recherche et le développement.

Malheureusement, c’est le parent pauvre dans nos entreprises, dans nos usines. Dans nos Etats, la recherche et le développement sont les parents pauvres des stratégies. Les Etats sérieux l’ont compris et mettent beaucoup d’argent dans la recherche et le développement, parce que c’est ça qui est le soubassement de l’innovation, du développement d’outils performants capables aujourd’hui de vous permettre d’être au rendez-vous.

Malheureusement, dans nos pays, nous faisons beaucoup de discours, beaucoup de littérature et peu d’actions sur le terrain. Nos cas de succès ne sont pas assez mis en évidence, pas assez soutenus pour pouvoir effectivement devenir des champions mondiaux.

Mais je ne désespère pas, il faudrait qu’on arrive à accompagner notre secteur privé par les actes et à préparer maintenant les autres acteurs. Les journalistes dans la vulgarisation de l’information, la Société civile dans la vulgarisation, mais aussi les initiatives, la compréhension des textes et autres. Si on le fait ensemble, je suis certain qu’on sera très bien préparés et qu’on ira sereins dans le cadre de ce marché de la Zlecaf.

Mais pour que cela soit possible, il faut que tout le monde s’y mette. Il faut des visions alignées, très claires, harmonisées, au niveau continental, au niveau des communautés économiques régionales, pour que nous puissions tirer notre épingle du jeu.

Propos recueillis par Dialigué FAYE
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