Génocide des Tutsi au Rwanda: le colonel Cyprien Kayumba renvoyé aux assises pour complicité
Cyprien Kayumba a toujours nié. Il ne savait pas que ces armes aller servir à massacrer des centaines de milliers de Tutsi a-t-il répété devant un tribunal de Paris. Après un premier non lieu, ce 8 avril un tribunal parisien a décidé de le renvoyer aux assises. Il sera jugé pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.
Cyprien Kayumba, 71 ans, d’origine hutu, a fait toute sa carrière dans l’armée rwandaise. Il était, au moment du génocide, directeur des services financiers au sein du ministère de la Défense, et chargé de la commande et de la livraison des armes. Au soir de l’attentat contre l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana – considéré comme l’élément déclencheur du génocide le 6 avril 1994 – il a participé à la réunion de crise de l’état-major, où était présent le colonel Théoneste Bagosora, considéré comme le « cerveau du génocide ».
Le 19 avril 1994, Cyprien Kayumba est envoyé à l’étranger, notamment en France, pour tenter de faire exécuter des contrats d’armement déjà signés mais suspendus. D’avril à juillet 1994, le génocide a fait selon l’ONU 800.000 morts, Tutsi ou Hutu modérés, tués par les Forces armées rwandaises et les milices extrémistes hutu Interahamwe.
Un non-lieu en 2025
Le colonel Kayumba avait bénéficié en janvier 2025 d’un non-lieu par une juge d’instruction du pôle crimes contre l’humanité du tribunal de Paris. Mais le parquet national antiterroriste (Pnat), qui demandait son procès, avait fait appel.
La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a ainsi donné raison au Pnat, infirmant l’ordonnance de non-lieu, comme l’avait demandé l’avocat général dans son réquisitoire du 14 janvier dernier que l’AFP a pu consulter. Elle a aussi ordonné le placement sous contrôle judiciaire de Cyprien Kayumba, avec notamment interdiction de sortir du territoire.
Une position « peu crédible »
Au cours de l’enquête, Cyprien Kayumba a affirmé qu’il exécutait les ordres du ministre de la Défense, qu’il n’était pas responsable de la distribution des armes et qu’il ignorait qu’elles pouvaient finir dans les mains des miliciens Interahamwe ou que l’armée participait elle-même aux massacres, une position « particulièrement peu crédible » selon l’avocat général.
« Ni idéologue, ni connu comme étant particulièrement virulent dans ses propos à l’endroit des Tutsi, Cyprien Kayumba n’en a pas moins soutenu dès les premiers instants les actions menées par le pouvoir militaire », a expliqué l’avocat général. « Il ne s’est par la suite jamais désolidarisé de ces actions (…) alors même qu’il ne pouvait ignorer les massacres ethniques (…) et la participation de l’armée et des milices dans leur commission pour le compte desquelles il permettait la livraison d’armes », a-t-il ajouté.
Une instruction durée 24 ans
La magistrate instructrice avait de son côté estimé qu’il n’y avait « pas d’éléments à charge suffisants pour caractériser son soutien ou sa complicité dans la commission des crimes », rien n’attestant qu’il ait « cherché à faire livrer » des armes aux « auteurs actifs du génocide », ni qu’il ait « adhéré au projet génocidaire ».
« C’est une déception et un choc pour Kayumba, après une instruction ayant duré 24 ans », ont réagi auprès de l’AFP ses avocats, Maîtress Pierre-Eugène Burghardt et Sarah Chirsen.
« La juge d’instruction avait cru en l’innocence de Cyprien Kayumba. Une ordonnance de non-lieu avait été rendue, ce qui est assez rare dans ce genre de dossier », ont-ils noté, dénonçant une décision « à rebours de la réalité du dossier ». Interrogé par l’AFP, Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), à l’origine de la première plainte contre Cyprien Kayumba, a exprimé sa « grande satisfaction ».
À ce stade, huit Rwandais ont été condamnés en France pour leur rôle dans le génocide, selon Alain Gauthier, regrettant « la lenteur de la justice ».
Ce 8 avril, la chambre de l’instruction a par ailleurs renvoyé au 6 mai sa décision concernant l’ex-Première dame, Agathe Habyarimana, 83 ans. Celle-ci a bénéficié en août dernier d’un non-lieu décidé par deux juges d’instruction, considérant qu’il n’existait « pas de charges suffisantes (…) qu’elle ait pu être complice d’acte de génocide » ou « pu participer à une entente en vue de commettre le génocide ». Le Pnat, qui réclame sa mise en examen, avait immédiatement fait appel, suivi de quatre associations parties civiles.

