Après le pétrole, l’eau? – L’enjeu crucial des usines de dessalement dans la guerre contre l’Iran au Moyen-Orient

Un drone iranien a endommagé ce dimanche 8 mars une station de dessalement au Bahreïn, au lendemain d’accusations iraniennes d’une frappe similaire sur l’île de Qeshm. Dans une région où des dizaines de millions d’habitants dépendent à plus de 80% de l’eau dessalée, ces attaques ouvrent un front redouté: celui de l’eau comme arme de guerre.

La guerre contre l’Iran va-t-elle « bientôt » se terminer ou réserve-t-elle encore une nouvelle escalade? Une station de dessalement a été endommagée ce dimanche 8 mars au Bahreïn par un drone iranien, selon le ministère de l’Intérieur bahreïni, qui accuse Téhéran de viser « indistinctement » des cibles civiles. L’attaque a fait trois blessés et provoqué des dégâts matériels. 

La veille, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, avait affirmé que Washington avait frappé une usine similaire sur l’île de Qeshm, perturbant l’approvisionnement en eau de 30 villages. « Ce sont les États-Unis qui ont créé ce précédent, et non l’Iran », avait-il martelé sur les réseaux sociaux. Le Commandement central américain a démenti toute responsabilité.

L’eau, dans l’une des régions les plus arides du monde, est devenue une arme. « Le premier qui ose s’attaquer à l’eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu’on a aujourd’hui », prévient Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau, interrogée par l’AFP.

Une dépendance sans alternative

Le Moyen-Orient concentre plus de 40% de la capacité mondiale de dessalement, avec quelque 5.000 usines alimentant ses réseaux d’eau, selon le Wall Street Journal. Sur le seul littoral du Golfe, environ 400 d’entre elles s’échelonnent du Koweït jusqu’au sultanat d’Oman, rappelle Slimane Zeghidour dans l’émission Le 64′ sur TV5MONDE. 

Les chiffres donnent le vertige: 90% de l’eau potable au Koweït provient de ces installations, 86% à Oman, 70% en Arabie saoudite, 42% aux Émirats arabes unis, selon une note de l’Institut français des relations internationales (Ifri) de 2022. « Là-bas, sans eau désalinisée, il n’y a rien », résume Esther Crauser-Delbourg

Le cas de Riyad illustre l’ampleur du risque. La capitale saoudienne, forte de 8 millions d’habitants, s’alimente à près de 90% à partir de l’usine de Jubail, l’une des plus grandes centrales du monde. Pour fonctionner, ces installations engloutissent 1,5 million de barils de pétrole par jour, soit l’équivalent de la production pétrolière iranienne, précise Slimane Zeghidour. Des structures développées en grande partie grâce aux technologies de Suez et Veolia, exigeant une maintenance permanente.

Les leçons de la guerre du Golfe

Ce n’est pas la première fois que ces installations se retrouvent dans le viseur d’un belligérant. Lors de la guerre du Golfe de 1990-1991, les forces irakiennes avaient saboté des usines de dessalement en se retirant du Koweït, déclenchant une quasi catastrophe, rappelle Michael Christopher Low, directeur du Centre du Moyen-Orient à l’Université de l’Utah, interrogé par Associated Press. 

Dans le même temps, des millions de barils de pétrole avaient été déversés dans le golfe Persique, provoquant l’une des pires marées noires de l’histoire et menaçant les conduites d’eau de mer alimentant ces installations. Des barrières flottantes avaient dû être installées en urgence pour protéger les principales usines.

La CIA en avait tiré les leçons. Dans une note d’analyse de 2010, l’agence américaine avertissait que « la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première ». Le sabotage d’une dizaine de ces centrales provoquerait une catastrophe humanitaire, voire un « problème apocalyptique de population à évacuer », selon Slimane Zeghidour.

Plus récemment, les drones du mouvement Houthi au Yémen et les frappes israéliennes sur Gaza ont également visé des installations de dessalement, selon le Pacific Institute, un groupe de réflexion californien qui tient un registre des conflits liés à l’eau.

Un scénario cauchemardesque

La menace est d’autant plus réelle que ces usines constituent des cibles relativement faciles. Construites en surface, elles ne disposent d’aucune capacité de défense aérienne propre. Les réserves d’eau ne dépassent généralement pas deux à sept jours de consommation, selon Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de Veolia, interrogé par l’AFP. 

Pour les nations les plus petites, comme Bahreïn, une panne prolongée pourrait donc rapidement les épuiser. « Les infrastructures de dessalement figurent parmi les cibles militaires les plus vulnérables de la région: sans elles, les métropoles tentaculaires du Golfe s’effondreraient »alerte le New York Times.

L’Iran lui-même n’est pas à l’abri. Avant même le début du conflit, le pays traversait sa pire sécheresse en soixante ans. Les principaux barrages alimentant Téhéran, dont dépendent plus de 10 millions d’habitants, étaient tombés à 5% de leur capacité en novembre 2025. Le président iranien avait alors évoqué l’hypothèse d’une évacuation de la capitale.

L’Iran ne dépend cependant que très peu du dessalement: son approvisionnement repose essentiellement sur des barrages, des puits et des qanats, des systèmes d’irrigation traditionnels aujourd’hui presque à sec.

Des garde-fous fragiles

Face à cette menace, les opérateurs ont renforcé les dispositifs de sécurité. « Dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile », indique Philippe Bourdeaux. Les usines sont également souvent interconnectées, ce qui peut limiter les conséquences de l’arrêt d’une seule installation. L’attaque contre Bahreïn n’a pas perturbé les réseaux d’eau, selon l’autorité bahreïnie de l’eau et de l’électricité.

Abdullah Baabood, universitaire omanais à l’université Waseda au Japon, met néanmoins en garde dans le New York Times« Dans le Golfe, les installations de dessalement ne sont pas de simples infrastructures. Ce sont des artères vitales qui alimentent des millions de personnes en eau potable. Les frapper, c’est transformer une confrontation militaire en menace directe pour la survie des civils. »

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