« Une proclamation à caractère politique »: que cherche la Chine en supprimant ses droits de douane avec les pays africains?

L’annonce ce samedi 14 février par la Chine de la levée de ses droits de douane pour tous les pays africains sauf l’Eswatini est une nouvelle étape des relations commerciales entre le continent et la superpuissance économique. La Chine s’impose donc comme premier partenaire économique pour les pays africains, même si l’impact de cette annonce est « limité » selon un chercheur interrogé par TV5MONDE. 

Plus aucun droits de douane. La Chine a annoncé ce samedi 14 février la levée de ses taxes douanières pour 53 pays africains, ont rapporté les médias officiels du pays. Une annonce qui s’inscrit dans le sillon de la volonté du président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, d’affirmer sa position de premier partenaire économique du continent.

Pour les pays africains concernés, cela signifie concrètement qu’ils ne paieront plus de taxes douanières lorsqu’ils exporteront leurs productions vers la Chine. Cette annonce est en réalité l’extension d’un accord mis en place en 2024. Jusqu’alors, seuls les 33 pays « les moins développés » d’Afrique étaient exemptés de droits de douane vis-à-vis de la Chine. À partir du 1er mai 2026, ce seront donc 20 pays de plus.

L’Eswatini exclut de l’accord

Un seul pays africain est exclu de cette nouvelle étape marquante pour les relations économiques entre la Chine et l’Afrique: l’Eswatini. Le pays enclavé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique entretient toujours des relations diplomatiques avec l’île de Taïwan, un territoire revendiqué par la Chine. C’est donc une condition claire: pour voir ses droits de douane supprimés, il faut aller dans le sens de la vision diplomatique chinoise.

Cette annonce est d’ailleurs davantage diplomatique et politique qu’économique. « L’impact que l’on peut en attendre est excessivement limité du point de vue économique. C’est beaucoup plus une proclamation à caractère politique dans un jeu entre entre les États-Unis et la Chine, à savoir celui qui serait, entre guillemets, le plus gentil« , analyse auprès de TV5MONDE le socio-économiste et sinologue au CNRS Thierry Pairault.

Cette levée des droits de douane chinois peut être perçue comme une réponse à la prolongation de l’AGOA, un accord commercial entre les États-Unis et une trentaine de pays d’Afrique, qui devait prendre fin sous la présidence de Donald Trump. Le temps de l’annonce est également à prendre en compte: elle intervient deux jours après la clôture du sommet africain sur les minerais. Les deux premières puissances économiques mondiales ont les yeux rivés sur la richesse des sols de certains pays du « berceau de l’humanité ». 

Au-delà de ce prisme international, cette levée des droits de douane envoie un signal fort pour les relations internes dans le continent selon Sanusha Naidu, associée de recherche au Institute for Global Dialogue un think tank sud-africain spécialisé dans l’analyse des politiques étrangères, interrogée par TV5MONDE. « Le principal enjeu est de faire en sorte que les pays africains n’aient plus à se battre entre eux pour accéder au marché chinois« , détaille-t-elle.

C’est aussi l’occasion « pour les pays africains de pousser le bouchon et d’en tirer profit. L’Afrique doit être plus audacieuse car quand on négocie avec force, on négocie pour ses intérêts. Et je pense que c’est autour des intérêts de l’Afrique qu’il faut faire pivoter la Zone de libre-échange continentale africaine« , poursuit l’analyste.

« 3% du commerce global de la Chine »

Côté Chinois, l’intérêt économique de supprimer ses droits de douane est vraiment limité pour Thierry Pairault. « Importations et exportations prises ensemble, les échanges avec l’Afrique c’est 3% du commerce global de la Chine« , argumente le chercheur. 

Mais pour les pays africains cela pourrait avoir un intérêt. La Chine est le premier partenaire économique du continent depuis plus de 15 ans. Selon la BBC, les exportations africaines vers la Chine représentaient près de 170 milliards de dollars en 2023. D’après Sanusha Naidu, « en 2001, les échanges commerciaux entre le continent africain et la Chine étaient d’environ 10 à 15 milliards de dollars. Aujourd’hui, c’est monté à plus de 300 milliards de dollars »

Un argument qui reste trop faible pour Thierry Pairault. « Ce dont a besoin l’Afrique aujourd’hui, ce n’est pas tellement la baisse des droits de douane sur des produits à très faible valeur ajoutée. Ce qui pourrait apporter des avantages immédiatement, ça serait le fait que tous ces produits exportés soient transformés sur place. Et là, justement, ça correspondrait à une évolution considérable« , avance-t-il, tout en rappelant que « la situation est très variable d’un pays à l’autre. Par exemple, les pays du nord de l’Afrique sont tournés vers l’Europe. Et vous avez beaucoup d’autres pays africains pour lequel l’Europe est beaucoup plus importante que la Chine« .

Une influence chinoise accrue?

Un autre aspect à prendre en compte est la question de l’influence de la Chine sur le continent. Pour Thierry Pairault, « son rôle en Afrique, ce n’est pas tant l’accès aux marchés, ce n’est pas tant l’aspect économique que l’aspect politique qui peut en résulter« . En fait, « la Chine veut montrer que ce sont eux les gentils« , résume-t-il. 

Selon Sanusha Naidu, il faut nuancer cette vision qui pose l’Afrique dans une posture de territoire que voudraient contrôler d’autres puissances. « Je ne dis pas que la Chine n’aura pas davantage d’influence. Je pense qu’il faut arrêter de penser que les pays d’Afrique accepteront d’être contrôlés par la Chine, » affirme-t-elle.

Pour se faire « les pays africains ont repoussé certaines volontés, notamment sur les négociations commerciales« , explique l’analyste. Selon elle, l’idée est de s’inspirer de la mentalité chinoise du temps-long. « À l’instar de la Chine, l’Afrique doit jouer le jeu du long-terme. Et cela y compris avec la Chine« , explique-t-elle.

Et de conclure que même si l’Afrique est un territoire stratégique pour les grandes puissances, son destin économique lui appartient. « Ce n’est pas la négociation de la Chine, ce n’est pas la négociation de l’Union européenne, c’est la négociation de l’Afrique« , pointe-t-elle du doigt. 

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