PRÉSIDENTE DE L’ARLS/DES – Marième Kaïré : Une figure de proue du leadership féminin en milieu rural
À Kaïré, dans la région de Thiès, une femme de 75 ans porte à bout de bras une lutte que le monde rural mène souvent loin des projecteurs. Présidente fondatrice de l’Association rurale de lutte contre le Sida pour le développement économique et social (Arls/Des), elle n’a jamais fréquenté l’école française. Mais, par la force de l’engagement et une endurance sans faille, Marième Kaïré a bâti une œuvre collective qui force le respect.
Il est 11 heures. Des cumulonimbus recouvrent, par endroits, le ciel du village de Kaïré, une localité située dans la communauté rurale de Thiénaba, dans la région de Thiès (ouest). Sur le bas-côté de la route principale, quatre vendeuses font le pied de grue. Elles essaient, par des gestes de la main, d’attirer l’attention des clients qui transitent par cet axe. Il suffit de lancer à la cantonade le nom de Marième Kaïré pour que la plus petite parmi elles vienne à notre rencontre afin de nous indiquer l’emplacement exact de la demeure de la dame, située à presque deux kilomètres de là. Cette attitude montre, à suffisance, la notoriété dont jouit Marième dans cette bourgade. Trouvée en train de se prélasser sur une natte bigarrée au beau milieu de sa concession, la dame, 75 ans, nous accueille avec sa démarche chaloupée dans son salon huppé. Elle souffre d’une camptocormie accentuée, manifestement, par le poids de l’âge. « Je suis malade ces derniers temps », lâche-t-elle. Confortablement assise sur un fauteuil, elle observe un long silence. Un silence que seuls les « Salam Aleykoum » troublent de temps en temps et qui tranche avec la nature accueillante de la présidente de l’Association.
Une fédératrice dans l’âme…
La main droite sous le menton, elle puise dans les derniers retranchements de son hippocampe pour se remémorer, avec une fraîcheur déconcertante, les doux souvenirs de son enfance. « J’ai toujours été une fine fédératrice. Je pense que cela émane de la Volonté divine, mais j’ai toujours eu cette capacité à réunir des personnes autour de ma modeste personne. Nous abordions ensemble la thématique du développement dans le monde rural », fait-elle savoir avec allégresse, tout en précisant : « J’étais toute petite », avec un sourire narquois. À 17 ans, elle quitte sa terre natale, Khombole, pour venir s’installer avec son mari dans le village de Kaïré. Toujours habitée par cette envie inextinguible d’aider les gens de sa communauté, Marième Kaïré continue de mener ses actions pour placer son village sur les rampes du développement. « J’ai toujours eu, dans un coin de ma tête, des idées novatrices pour le bien de ma communauté. Une question me taraudait principalement : celle de la santé. Elle est la base de toute chose, y compris du développement », soutient-elle. C’est à ce moment qu’elle fait appel à quelques femmes de sa communauté pour créer le groupement des femmes de Kaïré. Celui-ci avait pour but de promouvoir l’hygiène, la propreté, en un mot, la salubrité, dans leur localité. Accompagnée de quatre autres femmes, Marième effectue des rondes inopinées dans toutes les concessions, du moins dans celles qui avaient consenti, préalablement, aux règlements du groupement. « Nous vérifiions si les jarres étaient propres. En tout cas, nous faisions tout pour qu’elles se conforment aux règles imposées », assure Marième Kaïré d’une voix véhémente. Ces inspections avaient une importance hautement significative pour la présidente du groupement d’alors. « Si les gens ne se conformaient pas aux règlements, on leur imposait des amendes, qu’ils étaient sommés de payer. Le montant s’élevait à 25 FCfa, c’était une somme considérable en ces temps-là », renseigne la présidente. En effet, cet argent était destiné à des fins utiles. La somme collectée permettait aux femmes, à l’approche de l’hivernage, de se procurer des médicaments pour se prémunir ou encore pour guérir des maladies fréquentes durant cette période. « On achetait du Novoclin, du paracétamol et des aspirines, que l’on redistribuait en retour aux nécessiteux du village et même à ceux des villages voisins. Nous ne bénéficiions d’aucune aide de la part des autorités », se remémore-t-elle, en ajustant son foulard. Dans son entreprise de faire prospérer sa localité, Marième se heurte, tout de même, à un problème de taille, qui touchait principalement les jeunes, surtout les filles. Car, dit-elle, les filles partaient travailler dans les grandes agglomérations et, le plus souvent, revenaient de leurs pérégrinations avec des grossesses.
Sida, le mot qui change tout
Face à ce constat, elle convoque, une nouvelle fois, un conclave réunissant les femmes du village de Kaïré. C’est à l’issue de cette rencontre qu’est né un groupement de sensibilisation sur les méthodes contraceptives, en 1992. Après cette rencontre, elle fait le tour des districts sanitaires ainsi que des villages environnants, en compagnie de neuf femmes en qui, dit-elle, elle avait une confiance aveugle. « Nous étions parties voir les chefs de village qui nous encourageaient. Nous avons même eu l’aval du khalife d’alors, Baye Alpha Mamour Seck », se rappelle Marième. « Nous sillonnions les postes de santé pour obtenir les rapports. Quoiqu’ils fussent écrits en français, je payais pour qu’on me les traduise en wolof », affirme-t-elle avec un large sourire, en poursuivant : « Je n’ai pas fréquenté l’école française, mais cela ne constitue guère un handicap pour moi. J’ai toujours cru en moi et en mes capacités managériales. Je pense que c’est ce qui m’a permis de faire sauter les verrous qui auraient pu, bien évidemment, m’empêcher d’aller de l’avant », explique-t-elle sur un ton enjoué. Quelque temps après la création de son groupement de sensibilisation, elle fut conviée à l’inauguration d’un poste de santé, dans une localité dénommée Keur Ndem. Et c’est là qu’elle entend pour la première fois l’acronyme Sida. Sur le chemin du retour, elle est tenaillée par mille questions gravitant autour de la maladie. « Dans ma localité, il y avait beaucoup de gens qui n’étaient pas instruits et qui, de surcroît, n’écoutaient pas les informations. En plus, notre village n’était pas électrifié. Comment devais-je procéder pour mener une vaste campagne de sensibilisation sur la maladie ? », s’interrogea-t-elle. C’est ainsi qu’elle a eu l’idée de créer l’Arls/Des, après une assemblée générale qui a vu une participation massive de femmes et d’hommes venus des villages environnants.
Un parcours difficile, mais émaillé de succès
Appuyée par des Ong comme Oxfam, Marième Kaïré a pu, par le truchement de son association, aider beaucoup de femmes vivant avec la maladie. « Nous avons même une mutuelle de santé », renchérit-elle. Nonobstant sa modeste taille, Marième a fait de grands pas pour le développement économique et social de sa communauté. Autrefois, raconte Marième, elle était raillée par des femmes qui voyaient en elle une thaumaturge, proposant à la limite « de la poudre de perlimpinpin ». À l’en croire, certaines personnes ont tenté de dissuader les membres de son association. Toutefois, Marième ne fait pas partie de ceux qui ont l’échine flexible ; un aspect de son tempérament forgé par son éducation. « J’ai tenu bon en essuyant toutes les diatribes », soutient Marième. Ces douloureux épisodes de sa vie auraient pu être des chapes de plomb, mais ses capacités managériales lui ont, sans doute, permis de se dresser, pour certains, tel un parangon de vertu, guidant les gens de sa communauté vers la prospérité.
Imbue d’une forte personnalité, Marième a su maintenir le cap, en régentant d’une main de fer « dans un gant de velours ». Ce qui lui a valu une reconnaissance officielle de son association auprès des autorités étatiques, en 1992. Son travail de longue haleine dans un milieu parfois occulté lui a également permis de recevoir une myriade de récompenses, dont la plus marquante fut celle qu’elle a reçue des mains de la ministre de la Femme, de l’Enfant et de la Famille et ministre du Développement social et de la Solidarité nationale, Aminata Mbengue Ndiaye, sous la présidence d’Abdou Diouf.
Globalement satisfaite des résultats qu’elle a obtenus dans les différents combats menés par l’entremise de son association, Marième Kaïré est cependant préoccupée par la sempiternelle problématique de l’épanouissement du leadership féminin, surtout en milieu rural. Dépeinte comme une personne affable, Marième Kaïré a donné naissance à quatre enfants. « C’est une femme qui a passé presque toute sa vie à militer pour le bien-être des femmes. Si cela ne dépendait que d’elle, toutes auraient une autonomie financière », témoigne sa voisine, Sokhna Kaïré. Son défaut ? « Elle veut parfois forcer, vaille que vaille, les plus laxistes à travailler. Elle ne veut laisser personne en rade. » En dehors de ses activités associatives, la septuagénaire s’adonne à l’agriculture. Issue d’une famille d’agriculteurs, elle garde toujours une tendresse d’amante pour la nature.
Par Pathé NIANG
LESOLEIL

