Au Tchad, les blessés des drones de la guerre soudanaise
Bandages, ciseaux et compresses en mains, trois soignants entourent Mahamat Hamid Abakar, un réfugié soudanais blessé dans une attaque de drone, assis dans la cour de l’hôpital de Tiné, ville de l’est tchadien frontalière du Soudan.
Comme lui, la plupart des blessés qui traversent la frontière ont été victimes de drones chargés d’explosifs, massivement utilisés dans le conflit soudanais qui a éclaté en avril 2023.
Un fragment métallique de cinq millimètres vient de lui être retiré de son crâne enflé.
« J’ai été attaqué par un drone dans les environs d’Um Baru au Soudan, il y a trois jours », raconte péniblement l’homme dse 33 ans.
Réfugié au Tchad depuis le début de la guerre, il dit avoir voulu faire un aller-retour au Soudan pour aller livrer de la farine et du sucre à sa famille.
Installé à l’arrière d’un pick-up, il voyageait de nuit lorsque le drone a frappé le véhicule.
Il est le seul survivant de l’attaque: trois passagers – deux hommes et une femme — sont morts brûlés dans l’explosion, tandis que son compagnon de voyage, assis à ses côtés à l’arrière, a succombé à ses blessures le lendemain matin peu après avoir été récupéré par des secours qui les ont acheminé à la frontière tchadienne, située à 150 km de là.
Le conflit qui oppose l’armée soudanaise aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) a tué plusieurs dizaines de milliers de personnes et en a déplacé plus de 13 millions selon l’ONU.
Seul survivant
L’hôpital de Tiné, posé sur une colline qui surplombe la rivière asséchée marquant la frontière entre Tchad et Soudan, est aux avant-postes pour accueillir les blessés.
« Depuis la prise d’El Fasher fin octobre, nous avons pris en charge un millier de Soudanais », estime Awadallah Yassine Mahamat, soignant bénévole originaire de la région soudanaise voisine du Darfour, et lui-même réfugié à Tiné depuis un an et demi.
« Au Darfour, beaucoup d’hôpitaux, centres de santé, et même pharmacies ont été détruits lors des combats », accuse-t-il, montrant sur son téléphone les photos de corps décharnés et carbonisés dans l’hôpital où il travaillait avant sa fuite.
« La majorité des victimes qui arrivent au Tchad présentent des fractures suite à des attaques de drones », précise le quadragénaire vêtu d’un épais blouson noir.
Depuis janvier, les blessés affluent des zones frontalières tchadiennes attaquées par les FSR.
C’est le cas d’Abakar Abdallah Kahwaya et Mahamat Abakar Hamdan. Les deux hommes de 27 ans se présentent comme des combattants de l’Armée de libération du Soudan, dirigée par le gouverneur du Darfour Minni Minnawi et alliée à Khartoum.
Hospitalisés depuis deux semaines, ils ont été blessés lors d’affrontements avec les FSR à Girgira, ville soudanaise située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tiné.
« Nous avons abandonné nos armes pour entrer au Tchad et être soignés », relate Abakar Abdallah Kahwaya, blessé à l’abdomen.
« Mais dès que nous pourrons à nouveau nous battre, nous retournerons au Soudan », coupe Mahamat Abakar Hamdan, un bandage à la jambe droite.
L’hôpital accueille tous les blessés, civils ou combattants, sans distinction, souligne Awadallah Yassine Mahamat, un soignant bénévole.
Mais « nous manquons de soignants et ils ne sont pas suffisamment formés pour prendre en charge tous les blessés », explique-t-il, montrant la photo d’un homme défiguré par une attaque de drone, évacué vers Khartoum faute de moyens locaux.
Battues et violées
Au-delà des blessures physiques, la détresse mentale des réfugiés reste un défi majeur.
« L’absence de ressources et de perspectives dans les camps renforce davantage leur vulnérabilité », note Kindi Hassan, responsable santé mentale pour l’ONG IRC (International Rescue Commitee) dans le camp de Goudrane, qui abrite quelque 60.000 réfugiés.
Elle accompagne Asma (prénom d’emprunt), 30 ans, rescapée d’une attaque des FSR en avril à Zamzam, un camp du Nord Darfour.
Prise de sanglots, la jeune femme fait le récit de cette journée qu’elle a passée terrée dans un bunker de fortune creusé sous sa maison, avant de réussir à sortir du camp, abandonnant les corps de onze membres de sa famille tués par le bombardement.
« Des soldats nous ont arrêtées avec trois amies pendant notre fuite, commence-t-elle, épongeant ses larmes de son voile jaune. « Ils nous ont battues avec les crosses de leurs fusils jusqu’à ce qu’on ne puisse plus marcher et nous ont violé chacun leur tour jusqu’au matin ».
Des médicaments l’aident désormais à chasser les images qui la privent de sommeil.
« La santé mentale est stigmatisée et la majorité des cas de stress post-traumatique sont tus », note Kindi Hassan.
« Les réfugiés attendent longtemps avant de parler de leurs traumatismes et notre réponse est sous-adaptée face à des besoins énormes », explique la soignante.
Quatre ONG prennent en charge la santé mentale des victimes du conflit dans le camp, dont IRC qui a accompagné près de 800 personnes en un an.
En l’absence de moyens supplémentaires, la situation des réfugiés dans les camps tchadiens risque de s’aggraver, selon Kindi Hassan, qui fait part d’une « hausse des pensées suicidaires ».
« Certaines personnes vont même jusqu’à s’empoisonner ou se pendre pour fuir leur détresse », alerte-t-elle.

