Groenland: est-ce que la Russie et la Chine veulent s’emparer de l’île comme l’affirme Donald Trump?
Convoité pour ses ressources minières jugées vitales pour les États-Unis, Donald Trump veut annexer le Groenland, quel qu’en soit le prix politique. Pour justifier une prise de possession de cet immense territoire autonome glacé, placé sous la souveraineté du Danemark, le président américain brandit la menace de navires et sous-marins russes et chinois. Mais selon les experts et hauts responsables, rien n’est moins vrai.
Philippe Randrianarimanana – avec agences
« Pendant ce temps, on voit des destroyers et des sous-marins russes, et des destroyers et des sous-marins chinois un peu partout ». Donald Trump s’impatiente. De gré ou de force, le président américain veut prendre le contrôle du Groenland, immense territoire autonome sous souveraineté danoise. Un membre de la chambre des représentants, Randy Fine, a même déposé un projet de loi d’annexion.
Une ambition rejetée en bloc par les autorités de Copenhague comme celles du Groenland. Mercredi 14 janvier, les chefs de la diplomatie danoise et groenlandaise ont été reçus à la Maison Blanche. Plusieurs pays européens se mobilisent aussi pour montrer leur opposition au projet de Donald Trump et une mission militaire européenne démarre ce jeudi.
Un territoire stratégique
La France, la Suède, l’Allemagne et la Norvège ont annoncé qu’elles allaient déployer du personnel militaire sur l’île pour une mission de reconnaissance qui, a précisé une source au sein du ministère français des Armées, s’inscrit dans le cadre de l’exercice danois « Arctic Endurance ». « De premiers éléments militaires français sont d’ores et déjà en chemin. D’autres suivront« , a précisé le président français Emmanuel Macron sur X.
Une annonce qui « inquiète » Moscou. « Au lieu de mener un travail constructif dans le cadre d’institutions existantes, en particulier le Conseil de l’Arctique, l’Otan a choisi la voie d’une militarisation accélérée du Nord et renforce là-bas sa présence militaire sous le prétexte imaginaire d’une menace croissante de Moscou et de Pékin« , a dénoncé dans un communiqué l’ambassade russe à Bruxelles, où se trouve le siège de l’Alliance atlantique.
Le territoire dispose de ressources naturelles stratégiques dont un grand nombre de minerais qualifiés de critiques dans son sous-sol, et surtout les huitièmes réserves de terres rares au monde. Donald Trump convoite ses richesses. Mais plutôt que de négocier, le président américain veut les accaparer au motif que d’autres menacent de le faire, à savoir la Chine et la Russie.
Il moque ouvertement l’incapacité du Groenland à se défendre. « En gros, leur défense repose sur deux traîneaux à chiens. Vous le savez ? Vous savez en quoi consiste leur défense? Deux traîneaux à chiens », a-t-il dit. Sauf que l’argument de la menace d’expansion de Moscou et Pékin ne convainc guère. Il a même suscité plusieurs démentis des alliés des États-Unis.
L’OTAN pas au courant de présence russe et chinoise au Groenland
S’appuyant sur des renseignements de l’OTAN, deux diplomates de haut rang du Danemark cités par le Financial Times assurent qu’il n’y a aucun signe de présence de navires russes et chinois au Groenland ces dernières années. « Il n’y a ni navires, ni sous-marins », assure un diplomate.Lire la vidéo
« Il est inexact d’affirmer qu’il y a beaucoup d’activité de la part de la Russie et de la Chine autour du Groenland », déclare pour sa part le ministre des Affaires étrangères Espen Barth Eide (Parti travailliste) à la télévision NRK danoise. En revanche, « il y a beaucoup d’activités russes et une certaine activité chinoise ailleurs dans l’Arctique », assure le chef de la diplomatie danoise.
Sur le plan militaire, les deux pays ont intensifié leurs opérations conjointes dans l’Arctique. Des bombardiers russes et chinois ont mené en 2024 une patrouille commune à la jonction entre les continents asiatique et américain, non loin de l’État américain de l’Alaska. Mais « Le Groenland ne grouille pas de navires chinois et russes. C’est absurde« , dit Paal Sigurd Hilde, du Norwegian Institute for Defence Studies.
La menace nucléaire russe est en mer de Barents
Les sous-marins russes sont plus actifs près de la Norvège, autre pays de l’OTAN disposant d’une zone économique exclusive autour de l’Arctique et de la péninsule de Kola. C’est là, à Mourmansk, dans la mer de Barents, qu’est basée la puissante Flotte du Nord de la Russie.
Moscou a bâti ici « l’un des plus grands arsenaux d’ogives nucléaires au monde », selon le ministre norvégien des Affaires étrangères. Ce dernier avait déclaré en octobre 2025 que la Russie teste dans ces cette zone de nouvelles armes « par exemple des missiles hypersoniques, ainsi que des torpilles à propulsion nucléaire et des ogives nucléaires », rapporte le Daily Telegraph.
Selon Oslo, il existe entre l’OTAN et la Russie « une concurrence intense pour le contrôle de deux routes maritimes stratégiques clés dans l’Arctique ». Le premier est le Bear Gap, la bande maritime entre la Norvège continentale et l’île de Svalbard, que les navires russes doivent traverser pour atteindre l’océan Atlantique. Le second est connu sous le nom de GIUK Gap, un point de passage maritime stratégique situé entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni.
Cela dit, les bases russes ne peuvent se projetter jusqu’au abord Groenland. La base militaire russe la plus au nord est à Nagourskoïe, sur l’île Aleksandra en Terre François-Joseph. Elle est à environ 1.000 km à la côte est du Groenland. Il n’y a aucune base de l’OTAN à proximité de Nagurskoye, note le Barents Observer. La base aérienne militaire norvégienne la plus proche se situe à environ 1.500 km, tandis que la base américaine de Thulé, au Groenland, est à plus de 2.000 km.
Selon Oslo, « pour établir ce qu’on appelle la ‘défense du Bastion’, Poutine doit contrôler le passage Bear Gap pour pouvoir utiliser ses sous-marins et la flotte du Nord. Et il veut empêcher les alliés [de l’OTAN] d’accéder au passage GIUK », a déclaré Tore Sandvik, le ministre de la Défense norvégien.
Des routes maritimes arctiques qui évitent le Groenland
Depuis l’époque de la Guerre froide, l’océan Arctique est un théâtre de rivalités stratégiques. Avec le réchauffement climatique, l’enjeu des routes maritimes prend une dimension de plus en plus forte. Il permet de relier l’Asie à l’Europe et l’Atlantique en un temps record sans passer par le canal de Suez.
Huit nations arctiques (Danemark, Finlande, Norvège, Suède, Islande, Russie, États-Unis et Canada), dont 5 circumpolaires, sont réunies au sein d’un Conseil intergouvernemental: le Conseil Arctique.
Si la Chine, dont le point le plus septentrional se situe à environ 1.500 kilomètres du cercle arctique, n’y a pas sa place, elle compte sur sa coopération avec Moscou. « Le seul moyen pour la Chine d’acquérir une influence significative dans l’Arctique passe par la Russie », son voisin, dit Paal Sigurd Hilde, du Norwegian Institute for Defence Studies.
Pékin dispose désormais de trois brise-glaces qui avaient pour la première fois à l’été 2024 rejoint la mer de Barents par les eaux arctiques depuis le détroit de Béring, rappelle le Barents Observer. La Chine a lancé en 2018 son projet de Route de la soie polaire, avec pour objectif de devenir une « grande puissance polaire » en 2030. La Chine investit massivement en revanche dans les ressources et les ports sur la côte septentrionale de la Russie.
Mais la route du nord reste dangereuse et coûteuse et des navires chinois ne l’ont empruntée que 14 fois en 2025, principalement pour transporter du gaz russe. « La route maritime du nord ne passe pas par le Groenland. Elle peut donc difficilement justifier les affirmations de Donald Trump sur la présence chinoise le long de ses côtes. Il n’existe aucun signe d’activité militaire chinoise dans ou autour de la partie arctique du Groenland », souligne Jesper Willaing Zeuthen.
Des investissements chinois déboutés hors du Groenland
Sur le plan scientifique, la Chine exploite depuis plus de vingt ans une station de recherche située en mer du Groenland, dans l’archipel norvégien du Svalbard. Mais « les intérêts de recherche chinois se réduisent ailleurs, notamment au Canada et au Groenland », déclare Marc Lanteigne, professeur à l’Université arctique de Norvège (UiT) et expert des intérêts chinois dans l’Arctique cité par Barents Observer.
Au Groenland, la Chine se heurte à des résistances. En 2018, la Chine a voulu installer des aéroports sur le Groenland, mais le Danemark a refusé sous pression de Washington, selon le Financial Times. Un projet d’achat d’une base navale abandonnée a avorté. Le Groenland a renoncé en 2019 à utiliser les équipements de Huawei pour ses réseaux 5G.
En 2021, le gouvernement groenlandais a stoppé un projet impliquant la Chine autour d’un important gisement à Kvanefjeld pour des raisons environnementales. Un intense lobbying américain a débouché sur la vente en 2024 d’un autre gisement à une entreprise new-yorkaise.
« On craignait, il y a une dizaine d’années, au Danemark et aux États-Unis que des investissements miniers représentant plusieurs fois le PIB du Groenland n’entraînent une influence chinoise, mais ces investissements ne se sont jamais concrétisés », observe Jesper Willaing Zeuthen, professeur associé à l’Université d’Aalborg. Aujourd’hui, les réticences à s’engager sont fortes du côté chinois parce que « le coût diplomatique est devenu trop élevé ».

